Jeudi 25 mai.—Le lendemain de la prise du Panthéon. Au bas de la rue Soufflot. Premières heures du matin.

La barricade de la rue Gay-Lussac est toujours debout. Derrière les grilles du Luxembourg, dont les entrées sont closes, les soldats vont et viennent. Des cavaliers, la veste bleue à brandebourgs blancs déboutonnée, le bonnet de police sur l’oreille, causent et fument près de leurs chevaux, accrochés aux arbres.

Boulevard Saint-Michel, des soldats. Des canons avec leurs fourgons attelés, prêts à partir vers la bataille qui gronde au loin... A toutes les fenêtres, des drapeaux tricolores. Partout, sur le sol, des képis, des ceinturons, des gibernes, des godillots. Au coin de la rue Monsieur-le-Prince, un paquet de morts. Cinq ou six. Un autre mort étendu sur le dos, un bras replié sur la poitrine, l’autre bras allongé, la face recouverte d’un képi de fédéré. Le sang tache la barbe qui dépasse. Il doit avoir été frappé en pleine figure. Une dernière pudeur—bien rare en ces jours effroyables—a poussé quelqu’un à cacher l’horrible blessure. Je me penche pour regarder le numéro du bataillon... Si je soulevais ce képi... Je n’ose pas.

La vasque de la fontaine Médicis est pleine de cadavres. Pêle-mêle, vainqueurs et vaincus. Fusilleurs et fusillés. Combattants cernés, tués contre les pavés. Petits chasseurs, à la tunique ardoise, que j’ai vus, la veille, du haut des marches du Panthéon, traverser au pas de course la place. La mitraille de la barricade Soufflot les a fauchés comme des brins d’herbe.

Ils sont là, une vingtaine, écrasés les uns sur les autres. poussiéreux, sanglants. Les yeux, que personne n’est venu fermer, sont restés grands ouverts. On les a jetés dans cette vasque la veille, après la bataille, pour qu’ils n’encombrent point la rue. Tout à l’heure, l’horrible voiture des morts—une voiture jaune de déménagements—viendra les prendre pour les verser aux fosses que l’on creuse hâtivement dans les nécropoles...

Cluny

Pas un passant. Rien que des soldats. Il me semble que tous les regards se dirigent sur le pauvre pékin fugitif que je suis... Le chapeau rond que l’on m’a donné tout à l’heure pour remplacer mon képi de lieutenant fédéré me tombe sur les oreilles...[238] Il doit me rendre ridicule... Peut-être quelqu’un va-t-il me remarquer, me fixer, me reconnaître... Si je hâtais le pas... Où... Vers l’Odéon?

Un rassemblement, tout près, rue de Médicis. Deux hommes sortent d’une maison, et après eux, deux autres. Ces deux derniers avec un brassard tricolore à la manche. La foule des soldats les entoure. Le cortège prend le chemin que je voulais prendre.

Non. N’allons pas par là.

J’ai comme un pressentiment que l’on conduit les deux hommes quelque part où ils vont être interrogés, gardés, tués peut-être...