Roullier devint blême. Sa barbe de fleuve s’agita. Nous croyions tous qu’il allait assommer l’audacieux. Vallès se tordait. Il avait, lui aussi, promené pendant longtemps une Théorie de l’impôt, dont il n’avait jamais lu vingt lignes. Roullier, suffoqué, pris en flagrant délit, resta muet.
Roullier n’est pas que proudhonien. Il teinte son admiration pour Proudhon d’une violente couleur d’anarchie.[241] Avec quelques amis de la Montagne-Sainte-Geneviève, il a fondé la Ligue des Antiproprios. Tout membre de la Ligue s’engage à ne jamais payer son terme. Le déménagement à la cloche de bois est de rigueur. Chaque membre doit son aide au camarade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre, Roullier arrive nous rejoindre au café—à l’un des cinq ou six cafés qui possédèrent, l’un après l’autre, l’honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la rue Monsieur-le-Prince[242] jusqu’à la brasserie Saint-Séverin—l’air las, harassé. Il se laisse tomber sur un siège.
—Eh bien! voyons. Tu es malade?
—Moi? Pourquoi ça?
Et, se levant, solide et l’œil vainqueur:
—Tas de clampins... de bourgeois... Si vous aviez, comme moi—et il se donnait une tape sur son large poitrail—traîné la voiture à bras tout l’après-midi...
—Quoi donc? Encore un déménagement?
—Oui... le citoyen un tel... Ah! ça marche, notre Ligue des Antiproprios... Encore un qui ne touchera pas son terme!
Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d’avoir joué le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock écumant...
Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage.