—C’est pour ces messieurs, dit-elle.
Le jardinier et sa fille étaient dans le secret. L’asile nous avait été procuré par l’intermédiaire de A..., mon compagnon dans la funèbre journée passée à la cour martiale du Luxembourg. A... habitait le pays voisin et connaissait de longue date le monde du château.
—C’est le garde champêtre, reprit la jeune fille, qui vient demander les papiers de ces messieurs.
Les papiers! Nos papiers! Ni l’un ni l’autre n’en possédons, de ces fichus papiers! Pour la première fois insurgés, nous n’avons pas eu la précaution élémentaire de songer d’avance à la fuite possible, au moyen de passer la frontière.
Bien d’autres, que nous devions retrouver plus tard, s’étaient approvisionnés d’avance d’un état civil acceptable. Mais, les jeunes, qui de nous y avait pensé? On s’était jeté dans la lutte, avec toute l’ardeur et la foi du bel âge. Comme on dit, nous y étions allés de notre voyage. La défaite nous avait trouvés tous, pauvres cigales imprévoyantes, sans passeports et sans papiers propres à favoriser notre fuite.
Dans la cour, le garde champêtre stationnait.
—Vous ne venez pas prendre un petit verre? lui cria le jardinier, se faisant une figure joyeuse.
Depuis huit jours, nous lui avions raconté les massacres, les convois de prisonniers, toute l’effroyable hécatombe parisienne. Et il songeait certainement, le brave homme, à notre arrestation imminente, à l’emprisonnement qui nous attendait, à la mort peut-être.
—Non, non, répondit le champêtre. Quand ces deux messieurs auront fini, nous irons à la mairie.
Je le regardai, le champêtre. Un petit homme dont je vois encore l’œil chafouin, perdu sous une broussaille de sourcils rougeâtres et drus. Il avait recoiffé son képi et il attendait, la blouse bleue reluisante au soleil, appuyé sur un bâton fraîchement coupé à quelque haie du chemin.