Notre joie devait être, hélas! de courte durée. Nous avions projeté d’aller faire un tour en ville avant de rentrer à l’hôtel. J’avais hâte de voir de mes yeux l’occupation prussienne, dont je n’avais fait qu’entrevoir la parade.

Quelle figure faisaient ces gens-là le soir, à la lueur des becs de gaz, autour des tables de café, côte à côte avec les habitants?

Nous passions devant le bureau de l’hôtel, prêts à franchir le seuil, quand la voix de la patronne nous hèle:

—Ces messieurs voudront bien me montrer leurs passeports?

Quoi! Encore ces maudits passeports! On ne peut donc ni voyager, ni se reposer, ni dormir, sans avoir, imprimé sur la face, le timbre de la police.

—Oui, oui, en rentrant, répondis-je. Nous allons faire une partie de billard.

Notre tranquillité s’était changée en une noire consternation. La partie de billard fut lugubre.

Nous avions choisi un café isolé, redoutant désormais les lumières, les sociétés nombreuses où nous pouvions être reconnus. Le café était vide. Seul, un soldat prussien fumait une longue pipe, accoudé devant un verre de bière, muet, bien étranger certainement à nos préoccupations et aux plans de départ que nous faisions en poussant machinalement nos billes.

—Il nous faut prendre le prochain train, dis-je à Bellenger. Nous filerons sur le Jura, à Dôle. J’ai là un oncle, qui nous recevra, en attendant que nous puissions passer la frontière. Le vieux soldat—mon oncle avait fait les guerres d’Afrique—m’en voudra bien un peu d’avoir démoli la colonne. Mais, le premier moment de mauvaise humeur passé, il m’aime trop pour ne pas se dévouer corps et âme à notre évasion.

—Parfait, dit Bellenger. Mais, d’ici au Jura, on nous demandera encore nos papiers. A table d’hôte, tout à l’heure, un voyageur racontait que sur le parcours de Paris à Lyon, on avait visité trois fois le train, et emballé tous ceux qui n’étaient pas en règle.