—Vous n’avez pas de passeports?

—Ma foi non. Voici nos billets. Nous avons pris le train à Troyes à minuit, appelés à Dôle par un deuil de famille. Nous n’avons pas eu le temps d’aller à la préfecture. Il nous faut absolument être à Dôle ce soir. Nous n’avons même pas dîné.

Et je montre du regard le pâté.

Mais rien de cela ne satisfait le gendarme qui, se dirigeant vers la porte, nous dit:

—Descendez, messieurs, vous vous expliquerez avec M. le commissaire... Vous pourrez peut-être reprendre ce train, ou, tout au moins, le suivant... Le commissaire comprendra très bien... Moi, je ne peux pas.

Et je vois le large dos bleu du gendarme, qui d’abord bouche complètement la portière, s’abaisser vers la voie et disparaître, laissant libre la porte... Plus que ces deux marches à descendre... avant d’être prisonnier. Cette fois pour tout de bon.

Fichus passeports, va.

oublié!

Ici se place l’un des plus extraordinaires épisodes de cette fuite plus qu’étrange, où je rencontrai tous les dangers et où j’échappai à tous, par un inexplicable et persistant bonheur.

L’ami Bellenger, qui occupe le coin voisin de la porte ouverte, descend sur la voie. Je le vois qui met le pied sur le trottoir, tenant encore la poignée de la portière. Je le suis lentement, et je vais moi-même entrer dans ce vide au fond duquel, à un mètre au-dessous, c’est pour moi le conseil de guerre et le bagne,[251] lorsque, violemment, la porte du compartiment se referme.