Je reste sur le seuil de la porte. Mais, alors!... Le gendarme. Il m’a cru descendu.... La pensée me vient qu’il peut reconnaître son erreur, compter ses prisonniers... Il en trouvera un de moins... Il va revisiter les compartiments. Il sera pressé. Il se contentera de monter sur les marchepieds et de regarder par la vitre... Je suis seul... Si je me cachais, là, sous la banquette... De cette façon, il croira que le compartiment est vide.
Et je me glisse sous la banquette. Comment diable ai-je fait pour m’introduire dans cette niche étroite? Souvent, je me suis posé cette question. Ce que c’est que la conservation personnelle! Bref, j’y suis, sous la banquette, la garniture en étoffe blanche rabaissée. Le gendarme peut maintenant regarder par la vitre, il ne pourra voir aucune parcelle de mon être.
Passa-t-il, le gendarme?
Je ne l’ai jamais su...
Ce que j’en fis, des réflexions, sous cette banquette, pendant les quarante minutes que dura mon incarcération forcée! Je songeais à mon compagnon, moins heureux que moi. Je le voyais, suivant mélancoliquement le groupe, interrogeant les figures de ses co-arrêtés, s’expliquant avec le commissaire.
Et s’il revenait! Si on les laissait en liberté, et s’il remontait dans le wagon, il serait bien étonné de ne m’y plus voir!... A-t-il dû faire un nez, quand il a vu que la portière se refermait sur moi!... S’il avait eu l’idée, en montant à Troyes, de prendre ma place au lieu de prendre celle qui l’a perdu, ce serait moi le prisonnier, et lui l’homme libre... Ma foi, mieux vaut que cela soit ainsi et même...—ô égoïsme—qu’il ne revienne pas... On songerait peut-être à moi... Qu’il aille au diable, cet imbécile de Bellenger. Je suis sauvé. C’est tout ce qui m’intéresse.
Mais voilà que le train s’ébranle... Il roule tout d’abord... Puis ce sont les rudes cahots des plaques tournantes... Nous devons passer en gare... Ne sortons pas... Le train roule bien cette fois... Attendons encore deux minutes... Sortons.
Je suis si bien écrasé, je me suis fait si petit, qu’ô stupeur, il ne m’est plus possible de sortir de ma cachette... Si j’allais y rester, et que l’on dût venir me délivrer... Allons, un coup d’épaule, quitte à se meurtrir et à se déchirer... Je pousse... Enfin, ça y est. Je suis libre.
Drôle de sensation de revoir, seul, la campagne.
Pauvre ami! Où est-il?