Et, avant de nous quitter, tout bas:

—Et, devant les agents, tutoyez-moi. Je suis un cousin. On vous a pris par hasard. Je vous ai reconnus... Oui, tutoyez-moi. Vous savez, je ne les connais pas, ces deux hommes au brassard...

Nous attendîmes encore une grande heure, dans d’inexprimables angoisses. Allait-il réussir dans sa mission? Déjà, le médecin-major avait raté. Si les deux mouchards allaient l’envoyer promener... Et je me rappelais que le matin, l’un des agents m’avait signalé «comme un bon». Il allait, le gros frisé, se souvenir aussi que je l’avais appelé citoyen... Il se rappellerait cette insulte... Car, pour lui, c’était une insulte, et une grave... Ne m’avait-il pas menacé de sa botte?

Nous attendions toujours. Je finissais par ne plus entendre les feux de peloton. Ils se succédaient pourtant terriblement près de nous... Je me haussai sur la pointe des pieds pour voir par-dessus la file de mes compagnons. Oh! les tristes faces, déjà marquées par la mort. Les têtes pendantes... Les yeux qui ne regardaient plus... Je vis la cour toujours rouge de soldats, et, au beau milieu, le soleil argentant sa longue chevelure, tête nue, le prêtre dont je n’oublierai jamais le dur sourire... Un court sentiment de révolte me monta au cœur...

loin de l’enfer

Je fixais, sans pouvoir en détacher mon regard, cet angle de muraille, derrière lequel peut-être, à ce moment, marchait le sergent, expliquant aux agents notre arrestation, cherchant à ravir nos existences à la fusillade toute proche... Et d’un coup, je vis apparaître notre sous-officier. Ses yeux s’étaient dirigés sur nous. Il avança de quelques pas. Derrière lui, nos deux hommes à brassard. Les mêmes.

—Vous deux, là-bas, cria à haute voix le sous-officier, avec un geste d’appel autoritaire, venez ici...

Ce «venez ici» me perça comme une balle... Ici! Au lieu de m’annoncer la délivrance, ce venez ici, crié d’un ton dur, était-il pour moi l’avant-coureur de l’exécution? Car, j’avais trompé le sergent. Je ne lui avais pas raconté complètement mon arrestation, ma réception, mon signalement par l’agent. Je n’avais rien dit de l’épisode du «citoyen»... S’il avait changé d’avis! S’il s’était douté, grâce aux renseignements complémentaires qu’il avait recueillis, que j’étais un vrai coupable... Miséricorde! S’il avait appris, s’il savait qui je suis en réalité... que la veille encore, j’avais passé la moitié de l’après-midi avec Rigault...[13]

—Allons! allons! Et vite..., ajouta-t-il.

Nous nous détachâmes du groupe pour nous joindre au trio que formaient, en tête de la file des condamnés, le sergent et les deux hommes de police. Tous les regards se tournèrent vers nous, regards de commisération et d’envie. Pour certains, c’était la liberté qui nous attendait. Pour d’autres, le peloton.