Sans mot dire, les trois hommes traversèrent rapidement la cour, se dirigeant vers la porte de la rue de Vaugirard. Nous les suivîmes. Pas un officier, pas un de ces civils qui faisaient en ces jours odieux le hideux métier de pourvoyeur des cours martiales, ne se détourna pour demander où nous allions.

Deux minutes après avoir quitté la «queue» des condamnés, nous étions sur le trottoir de la rue de Vaugirard, à ce même endroit où nous avaient arrêtés le matin les deux hommes qui nous accompagnaient.

attendrissement

—Eh bien! me dit brusquement le sergent, maintenant que «te» voilà dehors, j’espère bien que tu ne foutras plus les pieds dans la rue pour te faire mettre encore la main sur l’épaule. Ah! tu l’as échappé belle, et ton ami aussi. Et si je n’avais pas été là, vous passiez tous les deux un fichu quart d’heure.

Je me souvins que je devais, aux yeux des agents, jouer le rôle de cousin. Ce ne fut pas sans quelque effort que je répondis, avec un rire qui devait sonner un peu faux:

—Mais oui, mon vieux. Ah! sapristi! je t’en dois une belle...

—Foutre oui! exclama le gros agent à la perruque de caniche noir. Ah! nom de Dieu! mes pauvres enfants, dire que vous y étiez, sans le cousin... Dame! que voulez-vous? dans ces jours-là, on ne connaît personne!... Ah! ce que nous en avons pincé cette nuit, et aujourd’hui... Tout de même, qu’est-ce qu’auraient dit vos parents, quand ils auraient appris ça?...

Et l’agent s’attendrissait. Insondables replis du cœur humain!

Cet homme, qui, sûrement, depuis l’entrée des troupes, avait conduit à la cour martiale, à l’abattoir, des centaines d’inconnus, sans un remords, sans une interrogation à sa conscience, s’apitoyait, pleurait presque sur le sort de deux jeunes gens qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, parents, il le croyait du moins, d’un sergent dont il ne savait même pas le nom.

On entendit une décharge derrière les grilles.