—Vous voyez, reprit l’homme... Ah! mes enfants! ce que je suis heureux tout de même de vous avoir fait sortir.

Il m’aurait embrassé de joie, l’homme au brassard.

—Oui, reprit-il, oui! il nous faut aller prendre un verre.

—J’allais l’offrir.

—Non, non. C’est moi qui veux le payer... Ce que j’ai soif... On n’a pas seulement le temps d’aller boire un coup...

Nous entrâmes, les deux agents, le sergent, A... et moi, dans la boutique du marchand de vins qui existe toujours, à l’enseigne à la Comète de 1811, au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Servandoni. Oh! comme je le fouille du regard, quand je passe à cet endroit, ce cabaret, qui me rappelle de si effroyables souvenirs! Je cherche des yeux la petite table ronde devant laquelle nous nous assîmes. Je revois la grande porte du Sénat, les soldats qui entrent, les prisonniers qu’on pousse en hurlant. Et j’entends toujours à mes oreilles le rire sonore de l’agent, joyeux et sinistre à la fois:

—Ah! mes enfants! Ce que je suis tout de même content de vous avoir sortis de là... Mais il nous faut retourner... Allons, j’ai pas le temps...

Et il se précipita, affairé, tout en essuyant ses moustaches, vers la prévôté...

Il me tendit la main... Cette poignée de main, j’en frémis encore.

Comme il nous faisait un dernier signe, je vis un groupe qui s’avançait sur le trottoir. Trois hommes qui m’étaient inconnus, et une dame sévèrement voilée. Les trois hommes ne tournèrent pas la tête, mais la dame voilée eut comme un mouvement de stupeur qui attira mon attention. Je vis en même temps deux yeux briller derrière le voile. La dame voilée—je le crois encore—était madame Sapia,[14] la veuve du commandant tué le 22 janvier sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Quelques jours auparavant, le dimanche, jour de l’entrée des Versaillais, invité à déjeuner à l’Instruction publique par Vaillant,[15] j’avais été son voisin de table.