L’oncle rompit le silence.

—Maintenant, je vais te monter dans la chambre aux Prussiens. C’est bien assez pour toi.

La chambre aux Prussiens est un grenier, tout en haut de la maison. Par une lucarne, on aperçoit les toits rouges de la ville.

—Et surtout, nom de Dieu! Pas le nez à la fenêtre. C’est la consigne.

Mais il fait nuit. J’ai la tête quelque peu alourdie par les fumées du marc du Jura. Je soulève le rideau. Les étoiles brillent sur le ciel d’encre. Les montagnes dessinent leurs gigantesques échines, comme un troupeau de mastodontes... Par là-bas, c’est la Suisse...

La Suisse! Terre de liberté! Guillaume Tell! Helvétie hospitalière! Le décor superbe, le silence, la tranquillité d’âme, m’invite aux souvenirs lyriques...

Vallons de l’Helvétie
Objet de mes amours...

Ah, oui! Quand donc foulerai-je ton sol tranquille, Suisse chère aux proscrits! Quand donc ne reverrai-je plus les buffleteries blanches et la bleue tunique de nos vaillants Pandores? En Suisse, certes, il doit y avoir aussi des gendarmes. Mais, assurément, de pacifiques et peu subtils gendarmes, avec des sabres qui n’ont jamais découpé que les fromages de gruyère de leur pays, épais comme des pavés de pain d’épice, larges comme des roues de carriole. O fromages suisses aux doux yeux de gazelles... les yeux des gendarmes de la libre Helvétie doivent ressembler aux vôtres... Mais les gendarmes de France... Brrr!

Et ma foi, au fond, suis-je assez bête de m’émotionner! Zut pour les gendarmes, pour leurs tuniques et pour leurs buffleteries! Mon oncle est leur ami. O gendarmes qui m’avez jusqu’ici procuré de si mauvais instants, je me fous décidément de vous...

Mon oncle m’a raconté tout à l’heure, pendant que nous vidions la bouteille de marc, ce que c’est que la chambre aux Prussiens.