Comme tous ses compatriotes, il a dû loger l’ennemi. En sa qualité d’ancien guerrier, chevalier de la Légion d’honneur, décoré de la médaille militaire, rentier et propriétaire, il a vu arriver un beau soir, porteurs d’un billet de logement, deux gaillards à casque à pointe, qui réclamaient de lui une hospitalité forcée. Deux sous-officiers.
—Que veux-tu! me disait le vieux brave. C’est la guerre. Moi aussi, j’ai souvent logé chez l’habitant. Je n’avais rien à dire.
Mon oncle s’anima subitement. Un éclair passa dans ses yeux.
—Mais, ces deux cochons-là! Figure-toi qu’ils ne parlaient pas un mot de français... Ils commencèrent tout de suite à faire du vacarme, tapant leurs sabres sur les murs... Ils m’avaient sûrement pris pour un pékin...
Et redressant sa haute taille:
—Un pékin, moi! Ah! ça n’a pas traîné... J’en empoigne un au collet... Je lui fais faire demi-tour... Je lui fous le nez sur ma photographie, du temps où j’étais en Afrique, mon portrait en marchis-chef... Au fait, tu ne m’as jamais vu en marchis-chef?
—Si, si, mon oncle, quand vous veniez en vacances chez papa.
—C’était rien, ça. Tu ne m’as jamais vu à cheval à la tête de mes hommes. Ah! mille tonnerres! Quand je me souviens de ce temps-là!
Et le vieux marchef, qui, avec ses 1 m. 90, avait dû être un admirable soldat, s’enthousiasmait, jurant que, s’il n’avait pas été retraité, les Prussiens en auraient vu de dures!
—Voyons, mon oncle, calmez-vous, lui dis-je doucement. Si vous criez si fort, vous allez faire venir les gendarmes.