L’oncle eut un sourire d’affectueuse pitié. Il retourna à ses Prussiens.

—Oui, reprit-il, je lui fais faire un demi-tour... Je le fous devant ma photographie... Un autre demi-tour... Je lui fous le nez sur ma croix...

Il fallait entendre avec quelle intonation le vieux marchis parlait de sa croix!

Sa croix!

Je crois que celui qui eût jeté un regard de travers sur le cadre ovale, sous le verre duquel elle reposait, au-dessous d’un large ruban rouge, se serait exposé à passer un fichu quart d’heure.

—Oui, ma croix! reprit l’oncle. Et je lui gueule dans l’oreille, au Prussien: «Si tu touches à celle-là, mon vieux, gare à toi! Et, maintenant, demi-tour à gauche, et allez ronfler tous les deux là-haut.» Mes deux bougres ne se le sont pas fait dire deux fois, comme tu dois t’en douter. Ils ont enfilé l’escalier sans broncher. Je leur avais fait mettre deux matelas par terre. Le lendemain ils sont descendus tout gentils. Je crois bien que la veille ils étaient saouls. Ils m’ont parlé dans leur charabia. Ça devait être des excuses. Depuis nous avons vécu en bons amis. Bons amis, tu comprends, comme on peut l’être avec des Prussiens. Mais, enfin, vois-tu, entre soldats, même pas du même pays, ça n’est plus comme avec des pékins...

Et, essuyant sa moustache, mon oncle conclut:

—Un communard! ça ne vaut pas plus qu’un Prussien. Tu vas coucher là-haut.

Je m’endormis dans la chambre aux Prussiens, heureux et tranquille pour la première fois depuis les terribles jours. Je vis danser jusqu’au matin, dans un nuage vague, des gendarmes suisses bons enfants, des croix de la Légion d’honneur, des fromages de gruyère, et de gentilles petites Suissesses qui m’accueillaient sur la libre terre d’exil.

Ah! le beau rêve! le bon sommeil, abrité sous l’aile de l’ange-gardien—le bon ange de la gendarmerie de Poligny.