HORS FRONTIÈRE

départ

Nous n’étions qu’à trente kilomètres de la frontière. Il y a là, au pied de la montagne, un petit village, les Rousses, à cheval sur la ligne qui sépare la France du canton de Vaud. Souvent j’avais entendu parler des Rousses par mon père, qui racontait d’effrayantes histoires de contrebandiers de son temps. Je crois même me rappeler que son père à lui, mon grand-père, un fier lapin qui avait une douzaine d’enfants—je ne l’ai jamais connu, l’excellent aïeul—devait tremper de temps à autre dans ces histoires.

Atteindre les Rousses, c’était la liberté.

Comment les atteindre?

D’une façon bien simple. En trouvant un homme sûr qui, mis au courant du secret, nous conduirait en voiture au point le plus proche, de façon que nous puissions franchir la frontière sans passer devant le poste de gendarmes de la route nationale.

Et, pendant les heures de notre prison de famille, nous consultions une carte de la région que nous avait procurée l’oncle. Nous marquions d’un trait rouge les chemins. C’est là que nous irons. Et puis, nous arriverons là, à ce croisement de routes. Les gendarmes sont là. Ensuite, il n’y a plus qu’un saut.

Un jour, l’oncle entra, rayonnant:

—Ça y est. J’ai trouvé ton homme. Un vieil ami de ton père. Il a sa voiture. Vous partirez le soir. Vous coucherez à Champagnole. A la pointe du jour, il vous conduira à deux cents pas de la frontière. Là, il vous abandonnera. C’est si près, qu’il vous verra passer.

A entendre l’oncle, cinq minutes après avoir serré la main de notre guide, nous pouvions le saluer de notre casquette, levée au soleil de la libre Helvétie.