Et tout de suite, je revois, devant moi, l’ami Chardon, dans son brillant uniforme de colonel commandant l’ex-préfecture de police. Chardon a très grand air sous l’uniforme. Grand, droit, la carrure imposante, la moustache blonde barrant la face pleine et rougeaude, les yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille—il a été soldat—la tunique à revers rouges et à boutons dorés. A cheval, il est magnifique, quand, l’écharpe rouge de membre de la Commune en sautoir, les glands d’or battant sur la garde du sabre, les bottes à l’écuyère étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d’or sur l’oreille, il passe sur le boulevard Saint-Michel, suivi, à distance, de son ordonnance. Parfois, s’il aperçoit quelqu’un de nous à la terrasse d’un café, au Cluny, au Soufflet, au d’Harcourt, il arrête sa monture, descend, jette les rênes à l’ordonnance, qui, respectueusement, attend le citoyen colonel.
Un soir, comme le canon tonnait furieusement du côté d’Issy, j’ai rencontré Chardon, avec deux officiers de son état-major, filant au grand galop de leurs chevaux, brûlant le pavé.
—Où vas-tu? lui ai-je crié.
—A Issy. Ça chauffe, me jette à la volée un des cavaliers.
Nous étions alors aux premiers jours de Mai.
Je n’ai plus revu Chardon depuis. Souvent, après la défaite, songeant à ceux dont on n’avait plus de nouvelles, j’ai pensé au brillant colonel... Vivant?... Mort?
Il vit.
—Alors, il est ici?
—Oui. Il n’y a guère plus d’une huitaine qu’il nous est tombé un soir au café du Nord, sans crier gare, encore tout frotté de poussière de charbon...
Et, comme j’interrogeais du regard: