—Ah! c’est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer la frontière, Chardon s’est entendu avec d’anciens camarades des ateliers du chemin de fer d’Orléans, où il a été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité du mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les braves gens l’ont enfermé—oui, enfermé—dans le charbon du tender. Ils avaient aménagé, dans le tas de houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif s’est enterré jusqu’à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du train, visite des passeports. Mon Chardon est bien tranquille. Le train remis en marche, les amis l’ont délivré... Il était si joyeux de mettre le pied sur le pavé de Genève, qu’il n’a même pas pris la peine de se foutre un coup de brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits.

—Mince! m’exclamai-je en riant.

—Nous allons le voir?

—Tout de suite.

—A deux pas. C’est là. Rue du Cendrier.

Nous nous sommes arrêtés en face d’un atelier de chaudronnerie. Derrière les vitres, cinq ou six hommes debout devant les établis. L’un d’eux tourne le dos à la rue, en bourgeron et culotte bleus.

Brunereau frappe à la vitre.

L’homme au bourgeron se retourne.

Chardon. C’est lui. Le membre de la Commune, élu par le treizième arrondissement, le colonel doré, botté et éperonné, aujourd’hui retourné à ses cuivres, à ses robinets, à ses marmites, dont l’atelier est plein, reluisants ou vert-de-grisés.

Dès qu’il m’a vu, Chardon s’est précipité.