—C’est toi, petit... Nom de Dieu... Ce que je suis content.

L’heure de fermeture de l’atelier est proche, Chardon serre la main de son patron et celles de ses camarades. Nous partons tous trois.

—Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout près, rue Guillaume-Tell. Dame! Ce n’est pas tout à fait le chouette appartement de la Préfecture... Un cabinet de douze francs par mois... Dans une demi-heure, au Nord.

La demi-heure écoulée, Chardon, ponctuel, la moustache relevée, l’œil bleu rieur, veston de velours noir et canne à la main, nous rejoignait. Un officier de cavalerie en civil. L’uniforme, hélas, est loin...

Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant, aujourd’hui disparu peut-être, chez Juge, dont les fenêtres donnent sur le Rhône.

Toute la soirée, on s’en doute, nous parlons des jours disparus, des amis dont on n’a pas de nouvelles, de Rigault, que quelques-uns s’acharnent à vouloir vivant, de ceux dont la mort est certaine, et que nous ne reverrons jamais plus.

—Il se fait tard—il est dix heures—nous dit brusquement l’ami. Vous savez, moi, il faut que je sois à l’atelier à six heures.

Durant tout son séjour à Genève, Chardon ne quitta pas son établi de la rue du Cendrier. Il n’y avait guère de jour, où, passant par là, je n’aille faire avec lui deux doigts de causette.

Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans la devanture du magasin de chaudronnerie, la haute stature de Chardon, sa chemise largement ouverte découvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur tachées de vert—le vert-de-gris du cuivre, sur lequel il battait sans relâche.

A quoi songeait, pendant ces longues heures, l’ancien membre de la Commune?