—Allons, citoyen Macé, dit en riant Josselin,[264] ne nous la fais pas. Voyons. Est-ce que tu as l’air d’un bonhomme qui a vu le feu?

Le fait est que Macé a bien l’allure la plus bourgeoisement placide qui soit. Fabricant de lits en fer, il s’est vaguement compromis avec ses menées maçonniques. C’est tout son bagage de communard. Le ventre proéminent, la face rasée et ronde plantée dans un vaste faux-col à la Garnier-Pagès, Macé porte des culottes de coutil qui lui viennent à mi-jambe, si larges qu’elles flottent autour de lui comme un drapeau blanc. Son chapeau panama abriterait toute une famille. Non, Macé n’a pas du tout l’air d’un émeutier.

Josselin, lui, est également d’une carrure respectable. Mais il a été du Comité du 18 Mars. Puis, chef de la 18e légion de Montmartre. Décemment, nous ne pouvons pas le blaguer. C’est un chef. Un jour que nous causions ensemble de la «prochaine», ce brave Josselin, qui, de son métier, était comptable, me dit à brûle-pourpoint:

—Voyons, toi qui connais les mathématiques, faudra me donner des leçons de trigonométrie. Ça sert, paraît-il pour l’artillerie. Faut nous préparer à tout.

Hélas! Il y a déjà longtemps que ce brave Josselin est mort. Et la «prochaine» n’est pas encore venue.

La nuit est tombée.

A cent pas de nous, en France, les fenêtres s’éclairent. C’est dimanche. Un flon-flon s’élève. Ce doit être la fête du petit village. Nous entendons les cris et les chants.

Macé a fini son histoire. De temps à autre, l’un de nous saisit la picholette voisine et se verse un verre. Personne ne dit plus rien.

—Eh bien! dit en se levant Chardon, je vais vous en chanter une. Ça nous remettra en train.

Et l’ancien colonel, l’air grave, les yeux tournés vers les lumières de là-bas, entonne la chanson populaire: