—Et où est-il? Comment ne l’ai-je pas encore vu?
—Il n’est ici que depuis cette nuit... Je te l’amènerai ce soir... Je l’ai vu ce matin avec Perrier... Ah! ce qu’il a été arrangé!
Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante histoire... Protot, jeté bas derrière les pavés, par une affreuse blessure à la joue... Porté à l’ambulance... Déshabillé... Vêtu à la hâte d’habillements civils... Emporté, caché, soigné, sauvé...
—Ce soir... Ce soir, me dit Brunereau en me serrant la main à la hâte... Chez toi... Je l’amènerai dîner... Perrier va t’envoyer une paire de perdreaux, que ta femme nous accommodera... A ce soir... Je file vite chez un client... Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut trotter...
Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dressent devant moi... La place Vendôme... La grande salle à manger de la délégation à la Justice... La colonne que j’ai vu tomber... tout à côté de Protot, sur le balcon, juste au-dessus du drapeau rouge qui flotte à la porte d’entrée.
Autre souvenir. Un soir que j’étais resté fort tard, je ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m’y avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée, des flambeaux allumés. Allais-je grimper sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j’ouvre une porte, je traverse une deuxième chambre, puis une autre et une autre encore. J’ouvre une dernière porte. Suis-je halluciné? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi, pendus, aux murs, des personnages revêtus de costumes, étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints brodés d’or, des femmes aux corsages plaqués de velours, de longs manteaux couleur de muraille. Tous pendus par le cou... Je m’approche... Ce sont des costumes de bal masqué... Les bals du ministre de l’Empire... J’en ris encore... Je regagnai mon lit à colonnes et ma cathédrale.
Trêve aux souvenirs. Il faut songer au dîner de ce soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ménagère.
Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du dernier étage, un tout petit drapeau rouge.
—Tiens, le père Miot est chez lui.
Le père Miot, c’est Jules Miot, l’ancien membre de la Commune, qui proposa le Comité de salut public. La taille haute et droite, la barbe de fleuve, toute blanche, s’étalant majestueusement sur la poitrine, Jules Miot est le type du vieux républicain de jadis, il a été à Lambessa. Une barbe de lion d’Afrique, dit Vallès.