Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans son pigeonnier, comme un vieil étudiant. Il n’a qu’une passion, la pêche. Il est tout le temps sur le lac, jetant ou relevant ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il aime cependant qu’on aille tailler une bavette avec lui. C’est pour cela qu’il a orné sa mansarde d’un petit drapeau rouge.
—Si vous voyez le petit drapeau, nous a-t-il dit, c’est que je suis là. Quand je pars à la pêche, je le décroche.
Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse personne à Genève. Personne ne l’a, à coup sur, remarqué. Nous, il nous remplit de joie... De la terrasse du café du Nord, nous le voyons tressaillir au vent, comme l’autre, celui qui n’est plus...
Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur la nappe toute blanche. La propriétaire, une brave Genevoise,—maman Chauvin, comme nous l’appelons,—a prêté ses fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée, nous avons causé de l’ami que nous attendons. Chardon, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet de douze francs par mois, a sauté de joie quand je lui ai dit que Protot était là.
—Je m’invite au café, a-t-il dit.
Un coup de sonnette.
Brunereau entre le premier. Perrier après lui.
Protot est là. Effusions. Un large bandeau blanc entoure la face, la cachant à moitié. La blessure. L’horrible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine. Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureusement, le solide et haut Bourguignon qu’est Protot a du sang dans les veines. Un autre que lui n’eût pas survécu.
Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire... Mais non... Attendons... Ça sera pour le dessert, quand Chardon sera là.
Toc, toc.