C’est Chardon.

Les deux colosses—Protot et Chardon ont chacun presque leurs six pieds de haut—se jettent dans les bras l’un de l’autre. Ils se sont vus pour la dernière fois à l’Hôtel de Ville, le mercredi matin, quand, déjà, les flammes léchaient le beffroi.

Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon... Il ne quitte pas du regard l’épais bandeau qui calfeutre les joues de Protot.

Le blessé soulève l’armature de toile, et, le doigt sur la joue gauche:

—C’est là.

Nous voyons la balafre qui coupe la joue, profonde, fraîche et rose encore.

—J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, nous dit Protot. Le vendredi. Nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible—qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...

—Et comment avez-vous échappé?

—Un admirable dévouement. Quelqu’un, d’une fenêtre, m’avait vu. Vite, je fus porté à l’ambulance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et remplacés par des vêtements civils. Transporté dans une maison proche. A peine mes sauveurs avaient-ils, avec moi, quitté l’ambulance, qu’un officier versaillais arrivait. «Qu’avez-vous fait de l’homme que nous avons vu tomber? Nom de Dieu! C’était un membre de la Commune!» Les infirmiers firent les ignorants. Ils n’avaient rien vu... On me banda le visage... Constamment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simulant le médecin... Un jour, un piquet de soldats vint perquisitionner... Le faux médecin déclara que j’avais un érésipèle, et que la moindre émotion pouvait me tuer... Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passeport au nom d’un ami, je quittai Paris... Je manquai toutefois d’être pincé à la visite du train, une fois les fortifications passées. Le commissaire de police chargé de la visite était précisément D..., un ancien camarade de lutte, sous l’Empire, nommé après le Quatre-Septembre. Je lui présentai mon passeport... Il me fixa... Je suis sûr qu’il me reconnut, bien que ma figure ne fût qu’un paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien...

Protot s’était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui s’était déplacé. Nous sortîmes faire un tour et rejoindre les amis qui l’attendaient pour fêter son arrivée.