Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au balcon. Le lac est atroce. Les vagues frangées d’écume se heurtent et se précipitent comme sur l’Océan. Le bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette sur Ouchy. Pas de bateau. Une demi-heure, une heure. Toujours pas de bateau. Un de nous descend jusqu’au port. Il remonte:

—Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à Évian. Le capitaine n’a pas osé traverser. Bateau et passagers ne passeront le lac que demain matin.

Stupeur. Alors, Slom est à Évian? En France. Et les gendarmes? Il a à son actif une condamnation pour l’affaire Chaudey. Va-t-on le reconnaître? Lui mettre la main dessus. Nous nous rappelons que quelques mois auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d’aborder, eux aussi, non à Évian, mais à Thonon. Toujours en France. Les gendarmes pouvaient monter à bord, se saisir des deux passagers. Ils en avaient le droit. Le capitaine, bon enfant, a brûlé la station...

Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arrivera-t-il par le bateau du matin?

Le voilà!

Notre ami a couché tranquillement dans une petite auberge d’Évian. Il n’était pas très rassuré. Mais, comme personne ne le connaissait, il s’en est tiré sans fracas, et sans péril.

C’est tout un phalanstère, cette petite maison de la Croix d’Ouchy. Nous y vivons fort tranquilles, en bons bourgeois, ne nous occupant guère, pas du tout, de ce qui se passe autour de nous. Fuyant les disputes, les potins de l’exil. Ah! l’exil! Quand on arrive, c’est tout enthousiasme. On s’embrasse. Le cœur bat quand un camarade surgit. Viennent les heures aigres. Les reproches, les suspicions... Ce jour-là, il faut s’isoler. Nous sommes isolés.

Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons une dizaine. Toujours les mêmes. Protot, sa blessure encore mal fermée. Dessesquelle, son secrétaire à la place Vendôme, gros, bon vivant, avec sa jeune femme, allaitant, pendant que nous causons, son enfant. Bricon, un des juges d’instruction de Protot, qui commence courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assistant du docteur Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà nommé, qui fait la navette entre Genève et Lausanne. Moi. Des amis viennent après dîner. Emmanuel Delorme, le chansonnier. Un camarade de la Rue de Vallès (la petite quotidienne). Engagé comme franc-tireur, je l’ai rencontré, quelques jours après l’armistice, en costume de commandant, la casquette au quadruple galon d’or. Ce pauvre Delorme vit durement, n’ayant souvent, pour donner la becquée aux siens, que les poissons, qu’il va, dès le matin, pêcher sur la rive.

Malheur! Voilà que le lac est en colère!

Déjeuner et dîner. Souvent le problème qui, dès l’aurore, se pose. L’éternel problème de l’exil.