Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout au moins original, d’enrichir à peu de frais notre menu. Protot, grand marcheur, toujours en promenade, le couteau en main, coupant, aux arbres des bois, des cannes qu’il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton, fouillé les haies qui bordent les vignes magnifiques du pays de Vaud. On est en octobre. L’escargot dormeur et prévoyant a clos sa coquille. Protot met au jour des familles d’escargots, au dos zébré de raies brunes. Le soir, il arrive les poches pleines.

Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourguignon, connaît la bonne recette. Nous nous y mettons tous. Je m’en lèche encore les lèvres.

Chaque matin, nous partons «aux escargots». Les bons Vaudois nous observent, quelque peu inquiets.

—Qu’est-ce qu’ils font là, ces satanés communards?

On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Parisiens de la Croix d’Ouchy. Ignorés hier, nous étions désormais célèbres.

Cette célébrité devait nous être douloureuse.

Un beau jour, le facteur, qui d’habitude dépose notre maigre courrier entre les mains de la propriétaire, madame Ponnaz, frappe à notre porte. Il se présente, tenant à la main un paquet de lettres du même format. Il y en a une pour chacun de nous. J’ai perdu la lettre, mais j’ai toujours l’enveloppe. Une grande enveloppe jaunie, jadis blanche, sur laquelle se détache un cachet timbré en noir. Dans l’ovale du cachet: «Canton de Vaud. Affaire officielle. Préfecture de Lausanne.» Le timbre de la poste est daté du 20 novembre 1872.

Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regardons.

C’est, pour chacun de nous, l’expulsion du territoire du canton.

Expulsés! Pourquoi?