Je viens d’être assez gravement malade, ce qui m’a empêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, de m’adresser quatre ou cinq numéros de l’Aurore du 5 mars, où se trouve votre article: Comment je me suis souvenu.
C’est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon ami Razoua, qu’il vit une seule fois dans notre appartement du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d’Esteban Martinez, ancien sous-officier à la Légion étrangère.
Déjà, au 31 octobre, l’ami Razoua était venu, dans la nuit, se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j’occupais seul l’ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier.
Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j’allais souvent voir Razoua à l’École Militaire, où il n’occupait que deux modestes pièces du rez-de-chaussée.
Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rendais en voiture découverte à l’École Militaire avec mon camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, aide de camp de l’empereur Maximilien, et à ce moment-là aide de camp de l’empereur d’Autriche.
Avenue de La Motte Picquet, nous offrîmes notre voiture pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous rendîmes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel Kodolich. Nous prîmes l’absinthe ensemble, et le colonel fut émerveillé de l’ordre et du calme qui régnaient à l’École Militaire.
Très intéressé par les renseignements qui lui étaient donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon résultat obtenu par son habile et sagace administration.
En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à Vienne, l’assurant de tout le plaisir qu’il aurait à lui rendre sa cordiale hospitalité.
Quelque temps après la Commune, alors qu’il n’y avait plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant l’évasion de Razoua et notre voyage en Suisse.
Je vous donne ces détails, pensant qu’il vous sera agréable de savoir que le sauveur de notre ami commun n’est point mort et qu’il jouit encore d’une bonne santé.