—Ah! Eh bien, nous causerons ensemble... D’où vient-il, votre ami?... Est-ce qu’il est comme vous... de Paris?

Tout le monde, à Altorf, sait que j’ai été de la Commune.

—Non. Il vient de Belgique.

Ma foi, je n’ai pas osé avouer au curé que son nouveau locataire était, lui aussi, un communard.

Peut-être eût-il été effrayé, le digne homme, de sentir désormais près de lui, sous le même toit, jour et nuit, un de ces bandits qui avaient fusillé les otages...

Ce soir, Vermersch logera chez moi. Le lendemain, quand tout son monde sera frais et dispos, il ira voir son curé. A lui de se débrouiller, s’il veut faire ses confidences.

J’ai invité à dîner, pour la circonstance, un ami qui n’a pas été de la Commune, mais qui a revêtu, pendant la guerre, le costume de chef de bataillon des gardes nationales lyonnaises. Dès mon arrivée ici, nous avons été amis. Il écoute sans sourciller le récit de nos aventures. Il crie volontiers, avec moi, au cours de nos promenades, un «Vive la Commune!» que l’écho des montagnes renouvelle. A Altorf, ça ne fait de mal à personne.

Cet ami a nom Lautard. Mais sa ressemblance étonnante avec Napoléon III fait que nous l’appelons Badinguet.

Nous sommes, à Altorf, une demi-douzaine de Français attachés à l’entreprise de percement du grand tunnel du Gothard. Lautard dirige le magasin alimentaire installé sur les chantiers du grand tunnel, à Gœschenen. Il vient nous voir à Altorf aux jours de fête. Le soir, on danse dans la grande salle de la Clef d’or. Et la joie de Lautard, quand le bal bat son plein, est de faire son apparition en frac, la moustache cirée, les cheveux ramenés sur les tempes, le large ruban rouge de la Légion d’honneur barrant la poitrine. Il salue, majestueux et souriant, les danseurs.

—C’est bien lui! Vive l’empereur! Vive Badinguet! Vive Lautard!