Quand la fusillade éclata, laissant après elle une douzaine de morts—parmi eux le commandant Sapia—Delescluze, m’a raconté un témoin, porta les mains à son visage comme pour échapper à l’horrible vision. On l’emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne pouvait être apaisé.

Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité, pour lui, et pour l’opinion publique, pesait alors tout entière sur Chaudey, qui l’incita à réclamer, avec tant de ténacité, l’arrestation, et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur du Siècle?

Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma conversation avec Ranc, Avrial, qui, avec Vermorel, Delescluze et autres, faisait partie de la commission exécutive:

A l’une des séances de la commission—me disait Avrial—Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n’avait été formulée.

Vermorel demandait qu’on fournît au moins l’original de la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu avoir donné l’ordre de «balayer la place», dans la journée du 22 janvier.

A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche. On ne l’avait pas trouvée.

—Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu’on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base d’accusation contre Chaudey, celui-ci doit être libre demain.

Mais Delescluze protesta avec véhémence.

—Qu’on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.

L’affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin de ronde, la nuit du mardi au mercredi 24 mai.