De la petite rue qui longe la bibliothèque Sainte-Geneviève, débouche un détachement de lignards. Une cinquantaine de prisonniers au milieu d’eux. Des femmes suivent.

Rue Saint-Jacques, adossé à la devanture de l’établissement de liquoriste connu sous le nom de l’«Académie», le cadavre d’un vieux à barbe blanche, encore revêtu de sa vareuse de fédéré.

Il est là depuis la veille. Ou depuis la nuit. Les pieds nus... Les jambes étendues rouges de sang.

Je redescends vers le boulevard. Il est tout pavoisé de drapeaux. Déjà, à cette heure matinale—sept heures—les cafés regorgent de consommateurs. Officiers et civils, parlant haut, le visage allumé.

La chaussée déborde de militaires de toutes armes. Rue des Écoles, beaucoup de monde devant le grand terrain vague où s’élève maintenant la nouvelle Sorbonne... J’ai su plus tard qu’on y fusillait.

Je croise un fourgon qui marche au pas. La porte d’arrière est ouverte. Il est plein de cadavres.

Au coin de la rue Racine et de la rue de l’École-de-Médecine, les deux barricades qui défendaient l’entrée du boulevard Saint-Michel, sont éventrées. Au fond du fossé, une mitrailleuse a roulé, écrasant un cheval blanc, dont on voit l’échine sanglante. Sous cette ruine, le cadavre d’un fédéré de taille géante, la face aplatie sous la roue de l’affût.

Le café Soufflet est dévasté. La veille, lors de l’attaque de la rue des Écoles, les assaillants y ont poussé un canon. Il a fallu, pour le pointer sur la barricade du Collège de France, crever la devanture. Le canon est encore là, au milieu des tables empilées, des murs écorchés.

Les trottoirs sont jonchés de feuillage et de branches, coupés net par les projectiles.

Partout du sang en larges flaques. Des uniformes abandonnés. Des tas d’armes brisées.