Mon cher Maître,
Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des Dominicains d’Arcueil. Voici:
Le jour de l’arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux du 142e bataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par des gendarmes de l’armée de Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient tuées à l’arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d’ordre. Mais où étaient les coupables? Je n’en savais rien.
Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je n’ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire à la défection d’une compagnie entière; d’un autre côté une troupe ne pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite plus vif était mon désir d’éclairer la situation.
J’avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d’Arcueil et l’armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n’était venu justifier les rumeurs dont je m’étais ému. C’est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce côté à propos des événements que je viens de vous dire.
Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d’empêcher le renouvellement d’un pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour remplacer le 142e qui était démoralisé par cette aventure. Il désigna le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy, d’Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car j’avais seul assez d’ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d’indiscipline. Je me rendis donc, le 19, vers 4 heures ou 4 ½, à Arcueil, aux quartiers du 101e.
Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que j’étais à de pareilles réceptions, je n’en continuai pas moins à grouper silencieusement mes compagnies, et ce n’est qu’après ce pénible travail que je pus m’apercevoir qu’il manquait près de la moitié de l’effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de l’absence du reste, et je n’appris qu’à ce moment l’occupation de l’École d’Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise pour garder les diverses avenues.
Mais mon angoisse arriva à son comble quand j’appris que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d’ordre semblable à celle dont venait d’être victime le 142e. Je frémis à l’idée des sentiments que pouvait éveiller dans l’esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de notre ancienne connaissance pour venir me demander des renseignements pour son journal[69].
Je ne sais si j’arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au moment de mon arrivée, l’attitude des gardes nationaux ne me parut nullement violente et l’hostilité de quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries d’un goût douteux, que je fis cesser immédiatement.
Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations m’appelant ailleurs et quittant l’École, je ne pouvais plus répondre de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution que j’ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l’avis de M. Turquet[70] et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n’ai pu rendre service qu’en les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec moi Lucipia que je voulais charger d’une lettre pour la Commune, dans le cas où la gravité des circonstances m’empêcherait de quitter le fort. J’emmenai également avec moi un assistant de l’École, dont je voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après m’avoir fait son récit.