Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment l’attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis obligé d’improviser un juge d’instruction que je chargeai d’informer immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n’hésita pas à m’aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa presque toute la nuit.
PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISON
Z. Lieu de l’altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons fédérés.
A. G. Ecole d’Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés les Dominicains.
M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait l’état-major de Serizier.
C. Etat-major de Wroblevski.
B. B. B. Casernements des bataillons fédérés.
F. F. F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.
Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu s’exécuter à mon insu: l’ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l’avoir reçu du Comité de Salut Public. Le comité n’était pas réuni quand j’arrivai à l’Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui m’enjoignait de ne pas relâcher les Pères, recommandation bien inutile, car les relâcher, c’était les faire fusiller.
Lucipia m’a alors rendu compte de son travail, concluant à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.
Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable, ont pris la résolution d’évacuer le fort et d’enlever le matériel, j’ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l’adjudant de place chargé des prisons et à qui j’avais adjoint quelques hommes qui se sont empressés de l’abandonner après la sortie de leurs camarades.
Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n’en sais rien; j’ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les derniers les tranchées, et que j’attendais dans les environs. Je ne sais s’ils sont rentrés avant ou après moi, car j’ai été obligé de revenir au galop sous une grêle de balles que m’envoyait de Villejuif et de Bicêtre l’avant-garde de l’armée de Versailles, pour qui mon écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n’est que dans l’après-midi que j’ai connu leur présence et, au moment où je prenais les mesures nécessaires pour les protéger, j’ai appris, coup sur coup, le danger qu’ils couraient et leur fin tragique.
Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère soient là pour démontrer l’improbabilité d’une accusation contre moi à ce sujet, je m’y soumettrai avec la résignation d’un vaincu. Mais s’il faut que j’aille à Paris pour démontrer en me livrant, l’innocence de Lucipia, dites un mot et je n’hésiterai pas.
Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées.
Léo Melliet.