Les Séminoles, peuplades naturellement inoffensives, qui ont donné lieu à des tableaux de moeurs qui feraient honneur à des nations civilisées [153] succédèrent aux Saukis. Nicanopy s'est illustré dans sa lutte longue et régulière avec le général Jessup, Neothlockmata a été le Bayard de sa race, et les feuilles américaines font un éloge pompeux d'Osceola, mort depuis peu. Cette guerre a reproduit l'héroïsme de Pocahontas.

Note 153:[ (retour) ] V. Séjour chez les Cris, par le général Milfort, Paris, 1902.

J'écrivais en 1842, d'après le Courrier des Etats: Des bruits sourds, avant-coureurs d'une tempête, se font entendre vers l'Ouest. On signale une mystérieuse, une alarmante agitation au sein des peuplades, lasses enfin de céder pied à pied, le sol à la civilisation. Aujourd'hui ces tribus, autrefois puissantes, se rapprochent: elles s'unissent contre l'ennemi commun. Les Séminoles, les Choctas, les Osages, les Chickasas, les Sioux, les Cherokis et les Miamis, promettent de se réunir en congrès à Etchoï. Ils doivent prendre le saint engagement de courir à la défense des champs où ils ont trouvé un dernier asile.--Ce projet s'est évanoui faute d'ensemble. Les Miamis ont descendu l'Ouabache, les Pouteouatamis ont traversé les savanes des Illinois, et les derniers Hurons ont quitté les plaines de Sandusky, et croisé l'Ohio, fuyant les Cités qui s'élèvent pour dominer la forêt. Ce sont les petits neveux de ceux qui, dispersés par les Iroquois, se retrouvent plus tard en possession de leur ancienne et belle patrie, redevenus terribles sous l'égide de Tecumseh. Il y a là une sorte de phénomène, irrécusable monument d'une ancienne grandeur. Intéressante tribu! elle disparaît sans retour. Dans ce malheur devenu général, prolongée et poignante est la complainte du sauvage. Son éloquence défie nos idiômes usés, témoin ce Chef Delaware sous le pinceau duquel, la noire perfidie des Européens paraît si au naturel: «Il n'y a pas de confiance à mettre dans la parole de l'homme blanc. Il n'est pas comme le sauvage, qui n'est ennemi que durant la guerre, et qui aime les blancs durant la paix: il va dire à un Delaware, mon ami, mon frère, et au même instant il le tuera.» Ecoutons le général Jackson, dans son message de 1829 au Congrès assemblé au Capitole: «Professant le désir de les civiliser, et de les établir, nous n'avons cependant pas perdu de vue le moyen de nous emparer de leurs terres, et de les repousser plus avant dans la forêt. Par là ils ont été réduit non seulement à errer, mais ils ont été autorisés à nous regarder comme injustes, et comme indifférens à leur sort. Leur condition présente, si différente de ce qu'elle était autrefois, fait un éloquent appel à notre sympathie. Nos ancêtres les trouvèrent légitimes possesseurs de ces vastes régions. Ils ont été contraints par la force de se retirer de rivière en rivière, et de montagne en montagne; des tribus sont éteintes; d'autres conserveront pour quelque temps encore leur nom jadis terrible. Le sort des Mohicans, des Delawares, et des Narraghansetts menace les Choctas, les Cris et les Cherokis. L'humanité et l'honneur national demandent que les généreux efforts soient réunis pour détourner un aussi grand malheur.» L'opinion a flétri la mémoire du vainqueur de Tallustatchie et de Tolladga: le temps n'est peut-être pas venu pour l'historien.

Paw, en Allemagne, Morre, en Irlande, et Don Ulloa, en Espagne; en France, aimé Martin, et de ce bord-ci de l'Atlantique un de nos écrivains les plus distingués, M. Parent, n'ont point voulu se montrer généreux envers cette race, qu'ils appellent cependant une race noble. Ils n'ont guère envisagé que ses gémonies. On a dit avec emphase que le sol est donné à celui qui travaille. Les Cherokis on travaillé, ils se sont érigés en gouvernement, et en gouvernement constitutionnel; mais les Américains libres on décrété: Les Cherokis ne sont pas libres! Mushulatuba leur a demandé du travail, et ils lui ont refusé, parce que les sang des Sagamos coulait dans ses veines. M. Prent s'est déclaré l'ennemi de la noblesse, et l'ami du progrès; il a approuvé indirectement les envahissemens gigantesques de nos voisins, admirant que les tribus repoussent leur civilisation, cette civilisation devant laquelle elles fondent comme la neige frappée des feux du jour, écrit une femme bel esprit [154], et Washington Irving: «Ils ont vu (les indigènes) s'avancer contre eux comme un monstre à plusieurs têtes, vomissant chacune quelque espèce de misère, la société que précédaient la peste, la famine, la guerre; et à sa suite venait un fléau plus destructeur, le commerce. Multipliant les besoins de ces peuples, sans augmenter leurs moyens de les satisfaire, il a énervé leur vigueur, accru leurs maladies, affaibli leurs facultés intellectuelles. Ils sont vagabonds dans leurs pays devenus des colonies européennes, et la forêt qui, jadis fournissait à leur nourriture, est tombée... La solitude est fleurie comme un jardin.» Ainsi s'est exprimé le plus brillant écrivain de l'Union: risquerais-je quelque chose en ajoutant: chez nos voisins, civiliser, c'est détruire?

Note 154:[ (retour) ] Mis Wright.

M. Parent n'a point donné le secret que cherchait Sir Francis B. Head. Il se trouve dans le caractère de la république qui nous avoisine. Cela me rappelle le mot du célèbre Franklin, qui disait assez ingénument: Il me semble que nous avons mal choisi pour emblême l'aigle, qui n'est bon qu'au brigandage; je préférerais même de dindon qui, pour n'être pas un oiseau noble, possède au moins un naturel plus honnête. Le bon philosophe n'avait-il pas raison? nul doute que oui: il suffit de comparer, en Canada, si les sauvages ne se multiplient pas, où s'ils se multiplient peu, on peut du moins prouver qu'ils ne diminuent pas. Ils trouvent sur le sol britannique une commune et paternelle protection, et leurs députés, confiés à l'Océan, trois fois ont éprouvé la gracieuseté de nos rois.

Mais le barde de l'Erin, et le philosophe ami généreux du beau sexe, se sont prononcés [155]: empressons nous donc d'opposer à leur autorité, une autorité encore plus grande celle du grand penseur germanique [156]. «Parmi tant de races qui n'ont pas encore eu le bonheur de participer à la civilisation, dit Emmanuel Kant, celle de l'Amérique Septentrionale, sans contredit, se présente avec le caractère le plus élevé. Le sentiment de l'honneur est si puissant chez ces peuples, que, sans autre projet que celui d'acquérir de la gloire dans des aventures toujours périlleuse, ils entreprennent des voyages de cent milles. Tombés aux mains de leurs plus cruels ennemis, ils veillent sur eux-mêmes avec le soin le plus attentif, de peur que la force des tourmens ne leur arrache quelque plainte ou quelque soupir étouffé, dont le vainqueur puisse se prévaloir contre la fermeté de leur âme. Le sauvage du Canada est au reste véridique et rempli de droiture. Son amitié, susceptible d'une vive exaltation, se teint d'une couleur romanesque, qui pourrait réveiller quelquefois le souvenir de l'antiquité fabuleuse. Fier à l'excès, il sait ce que vaut la liberté, et ne souffrirait, fût-ce même pour s'instruire aucune des sujétions qui pourraient lui porter la plus légère atteinte. On serait tenté de croire qu'un Lycurge aurait passé par là. L'entreprise des argonautes diffère peu des expéditions guerrières des Canadiens (Canadois), et Jason n'a d'autre avantage sur Attakullakulla [157] que l'honneur de porter un nom grec.» Avec Kant se sont rangés le Comte Carlo Carli et le savant Lefebvre de Villebrune. Oublierais-je un nom illustre?... Le noble Comte qui gouverne ces heureuses Provinces, a choisi l'occasion la plus solennelle pour rendre hommage, en présence du sénat canadien, à la noble générosité d'une tribu qui, en fesant aux Irlandais mourans de faim, un don considérable en argent, s'excusait avec la plus charmante ingénuité, de ne pas donner plus. Voilà ceux qui combattaient avec nous à Queenstown et à Chateauguay! Puissiez-vous, à l'ombre de la protection que vous accorde notre souveraine, vous multiplier comme les feuilles de vos forêts, et les auteurs de vos désastres, pâlir à la vue de vos guerriers! Un poëte canadien [158] vous disait comme à tous les sujet de l'empire:

Be Britons, and bid the usurper defiance!

C'est sublime, mais c'est illusoire. Vous disparaîtrez: «ils s'en vont», disait-on naguère, et Lord Kaimes l'a dit en d'autres termes. Vous disparaîtrez, le dernier guerrier de votre sang s'éteindra, et alors surgiront de plus brillans défenseurs que moi de votre gloire passée. Elle revivra aussi éclatante et plus réelle que celle qui se rattache aux gigantesques créations d'Homère.

Note 155:[ (retour) ] Il y a eu deux hommes au coeur bien fait, Legouvé et Aimé Martin. Si ce dernier a censuré nos peuplades, c'est que, peut-être il n'avait ouï parler que des Chippeouais ou des Sioux, ou qu'il s'imaginait que les habitans de nos forêts devaient bien être aussi barbares que des Français. Il s'est heureusement trompé. Si Aimé Martin eût lu le général Milfort, son compatriote, que les Séminoles firent Sachem, son coeur n'aurait pas ici chagriné comme il a du l'être quand il citait «le Périgord, où la femme croupit dans un état de saleté et d'abjection qui réagit sur toute la famille, la Picardie et le Limousin où, repoussées au dernier rang comme une race inférieure, les femmes servent leur mari à table sans jamais prendre place à son tôté, la Bresse, où elles sont manoeuvres, bêtes de somme et de labour, la Basse-Bretagne enfin, où l'homme, la femme et les enfans mangent le blé dans la même auge avec leurs pourceaux. Paris est un peu plus civilisé que la France. Là tout semble se rapporter aux femmes, mais ce n'est qu'une apparence; et sous ce rapport on a regretté que les lis ne filassent pas. J'aime bien mieux nos tribus. Un peu plus familières avec la nature que les Européens elles tenaient que l'enfant suit la caste de sa mère. Chez les Pequots, les Narraghansetts, les Pohatans et les Massachusetts, les femmes parvenaient au rang suprême, et, chez les Hurons et les Iroquois, elles étaient entourées d'un respect plus réel qu'à Paris.