Ce dernier, qui se fesait appeler le «Grand Olata», régnait sur un peuple qui pouvait mettre en campagne cinq mille combattans. Il avait une cour nombreuse, et se fesait suivre par des devins comme les rois latins et Grecs. Un pays semé de mines d'or et d'argent, jettait encore sur ses peuples, un lustre plus grand; car il est naturel que des Européens avides fissent plus de cas de guerriers qui, comme dit Marc Lescarbot, «fermaient l'estomac, bras, cuisses, jambes et front avec larges platines d'or», tellement que Glaucus rencontrant Diomède dans la mêlée, ne me paraît pas avoir dû posséder une plus belle armure. Aussi, dès que les Français revinrent dans les mêmes parages en 1564, M. de Laudonière, leur chef, ne perdit pas de vue cette alliance.

Satouriona accueillit cet officier à son débarquement, et le conduisit à un petit monument élevé par les gens de Ribaut, et que les sauvages avaient environné de lauriers [37]. Il donna aux nouveaux venus un lingot d'or en signe d'alliance, et assura que cette matière se prenait à la guerre contre un puissant Paraousti, nommé Thimogana. Laudonière se ligua avec Satouriona, et lui fût toujours demeuré fidèle, s'il eût pu lui donner de l'or à souhait; mais il fallait courir les chances de la guerre. Olata était plus important, et se trouvait à la source des richesses: on alla jusques à refuser au fidèle Satouriona le secours de quelques Français contre ses ennemis. Le valeureux Chef combattit seul, et remporta sur Thimogona, une signalée victoire, secondé de son fils Athore, et de ses lieutenans Arpalou et Tocadecourou. Il vint en triomphe, menant avec lui vingt-quatre prisonniers, et, selon la coutume du pays, les guerriers érigèrent un trophée. Les Français qui ne les avaient pas voulu suivre, voulurent cependant avoir part dans le résultat: ils demandèrent deux des captifs, et ne les ayant pas obtenus, ils les enlevèrent de force. C'était afin de mieux faire leur cour au grand Olata, auquel ils les envoyèrent avec une ambassade dont le sieur d'Arlac, et les capitaines Vasseur et d'Ottigny étaient chefs. Le Paraousti Molona les reçut sur la frontière de l'empire sauvage, et débita une harangue dans laquelle il s'efforça de donner une haute idée de la puissance de son maître, et proposa une ligue offensive contre les Paraoustis Satouriona, Potavou, Onastheaqua et Oustaqua. Nos ambassadeurs, qui avaient ordre de ne rien refuser à l'intérêt, répondirent qu'on leur avait commandé de suivre le «monarque» partout où il les conduirait. Ils furent alors conduits à la résidence d'Olata, qui les reçut assez bien, mais parut plus empressé de profiter de leur secours, que de les fêter. Les officiers s'étant mis à sa disposition avec vingt-cinq arquebusiers, il partit brusquement avec sa suite et ses gardes, envoyant des coureurs pour assembler les guerriers sur sa route. Voici l'ordre dans lequel on marcha: Olata se trouvant à la tête de seize cents guerriers, sans compter les arquebusiers, qui étaient comme les soldats de Xénophon dans l'armée du jeune Cyrus, cent sauvages se rangèrent en cercle autour de sa personne. Deux cents hommes, à une petite distance, formaient un second cercle, trois cents en fesaient un troisième, et ainsi de suite. Cette armée avançait dans cet ordre et sans se déranger, précédée par des troupes d'éclaireurs. On fit un prisonnier. Olata se voyant découvert voulut consulter son devin, Iarva, sur la position et la force de l'ennemi. Ce jongleur, vieillard accablé d'années, s'agenouilla, traça sur le sable quelques caractères informes, murmura des mots entrecoupés [38], se fatigua par de violentes convulsions, et, reprenant haleine, il déclara le nombre des ennemis et le lieu où ils étaient campés. Olata, apprenant que Potavou et ses alliés l'attendaient de pied ferme, avec deux mille guerriers, parut disposé au retour, mais M. d'Ottigny releva par des complimens l'ardeur martiale de sa hautesse, et l'on continua d'avancer. La victoire fut complète, mais les sauvages ne la poursuivent pas. Le vainqueur rebroussa, traînant à sa suite une multitude considérable de captifs. Il dépêcha des coureurs à tous les Paraoustis pour les prévenir de le venir trouver sur son passage. Il en vint un très grand nombre, et l'on célébra la victoire avec somptuosité. S'il y avait eu des chevaux et des chars, les Français eussent été témoins des mêmes jeux qu'Achille donna à ses soldats près des vaisseaux Grecs.

Note 37:[ (retour) ] Cet arbre a été regardé comme mystérieux par tous les peuples. Les lauriers de la vallée de Tempé servirent à bâtir le temple de Delphes. La ville de Laurente prit son nom d'un laurier planté par le roi Latinus. Pyrrhus égorge le famille de Priam réfugiée près d'un laurier. Le fait cité suffit pour l'Amérique.

Note 38:[ (retour) ] Tel était aussi le stratagême de la Pythie de Delphes imité par les Bersekars de la Suède.

Olata donna à d'Arlac deux lingots d'or, et lui promit un secours de 300 archers si les Français étaient attaqués.

Cette bonne harmonie ne fut pas de longue durée. Les Français ne suivirent pas les conseils du sage De Coligny, amiral de France, et refusèrent de se livrer à l'agriculture, genre d'occupation qui leur paraissait peu digne d'hommes de guerre. En cela ils étaient plus barbares que les sauvages.

M. de Laudonière réduit à l'extrémité, et pressé par ses soldats, résolut de s'emparer de sa personne, pensant bien que ses sujets livreraient leurs moissons pour le délivrer. Il exécuta lui-même ce coup de main à la tête de cinquante hommes, au moment où le Paraousti n'était pas entouré. Les sauvages apportèrent d'eux-mêmes une grande quantité de blé, mais voyant avec chagrin qu'on ne leur rendait pas leur roi, ils se rangèrent sous l'autorité de son fils, et déclarèrent la guerre, en plantant en terre un grand nombre de flèches surmontées de chevelures. Potavou informé de la prise de son ennemi, entra sur ses terres à la tête de 500 guerriers; mais il fut repoussé malgré l'aide des Français, et retraita après avoir causé quelque dégât.

Cependant Olata fesait de grandes promesses pour se dégager. Les grains entraient en maturité. Il fit entendre que ces belles moissons n'appartiendraient jamais à ceux qui le retenaient captif, et que ses sujets aimeraient mieux les détruire que de les laisser à leur merci. Laudonière se laissa prendre, et le renvoya sous escorte. Mais il ne fût pas plutôt arrivé dans son pays qu'il s'apprêta à combattre. Il déclara au commandant qu'il ne pouvait arrêter les progrès de la guerre, mais que pour lui, il pouvait s'en retourner sans crainte, en évitant de grands arbres que l'on avait abattus dans la rivière pour le retarder. Puis il se mit lui-même à la poursuite de M. d'Ottigny, qui tenait la campagne avec un grand parti. Olata fit prendre un chemin détourné à 300 de ses gens, et alla lui-même aux Français avec un corps plus nombreux. D'Ottigny se défendit bien tant qu'il n'eût affaire qu'au premier détachement, mais se voyant cerné, il fut contraint de se frayer un chemin au prix de vingt-quatre de ses plus braves compagnons, qui furent tués ou pris.

Affaiblis par ces revers, les colons se virent bientôt poursuivis jusque dans l'enceinte de leurs forts. On avait eu l'imprévoyance de blesser Satouriona. Ce chef, homme de tête et de main, sut défendre ses moissons, et faire respecter sa neutralité. La garnison fut bientôt affamée, et l'on regarda comme un bonheur qu'une partie pût s'embarquer sur un vaisseau que leur laissa le célèbre Jean Hawkins, capitaine de la reine Elizabeth. Laudonière se trouvant das une abondance momentanée par la générosité des Anglais, retarda son départ, et ce fut ce qui le perdit; car au mois de Septembre, Dom Pedro Menendez de Avila, parut devant Caroline, où le capitaine Ribaut était de retour. Les Espagnols passèrent tout au fil de l'épée.

Olata sut se faire craindre des barbares Espagnols. Pour Satouriona, il eut besoin de déployer toutes ses forces pour conserver son indépendance. Ses sujets furent exposés aux mauvais traitemens des soldats jusques en 1567, que les Français trouvèrent un vengeur dans le capitaine Gourgues. Ce gentilhomme ayant équipé un escadre à ses frais, vint aborder à quinze milles de Caroline, et dépêcha aussitôt un envoyé au Paraousti, qui le renvoya avec des présens. Il y eut un grand conseil de guerre. Gourgues y parut à la droite du Grand Che, et les Paraoustis Athore, Tocadocourou, Almacaniz, Armanace et Elycopile, furent aussi présens. Le capitaine des Français parla le premier; mais Satouriona l'interrompant, fit un tableau fidèle de la cruauté des Espagnols. On résolut de courir aux armes, et l'on se donna rendez-vous au-delà d'une rivière qui coulait à quatre milles de la place. Le Paraousti Olotocara [39] eut ordre d'aller reconnaître l'ennemi avec un détachement. Le gros des assiégeans, parti de Salinaca, parvint à la vue du premier poste sans être aperçu, que d'un soldat; mais Olotocara eut la bonne fortune de le tuer de sa lance. Villareal, commandant de la place, avait une garnison de quatre cents hommes. Les Espagnols, surpris, tombèrent tous sous les coups des Français ou des Sauvages: on en tua soixante. Le capitaine Gourgues alla alors au second fort avec vingt arquebusiers et les sauvages qui le joignirent à la nage. Les assiégés voulurent fuir dans les bois, mais Satouriona fondant sur eux, en fit un horrible boucherie. L'ennemi avait encore un poste de cent cinquante hommes. Les sauvages partirent de nuit, et allèrent camper en côté de la place, pour couper toutes les avenues, et intercepter les fuyards, tandis que Gourgues taillait en pièces quatre-vingt soldats sortis avec du canon. Les autres Espagnols voulurent gagner les bois, mais ils y rencontrèrent Olotocara, qui les rejetta sur les Français, dont le Chef fut aussi cruel que l'avait été Menendez.