Aux nouvelles hostilités, il fit une expédition ou plutôt un exploit qui ressemble pas mal à celui d'Ulysse et de Diomède dans le camp de Rhoesus. Comme il connaissait parfaitement le quartier des Iroquois, il partit seul à la fonte des neiges, dans le dessein de les surprendre. Il eut la précaution de mettre ses raquettes le devant derrière, afin que, si l'on découvrait ses traces, on crût qu'il était retourné dans son pays.

Après plusieurs jours de marche, se trouvant près de la première bourgade, il se logea dans un arbre creux, pour y attendre la nuit. Lorsque tout fut dans le silence, il sortit de sa retraite, et s'introduisant sans bruit dans une cabane, il tua deux Iroquois, leur enleva la chevelure, et retourna dans son arbre. La même chose fut répétée la nuit suivante. Les anciens s'assemblèrent le troisième jour, et l'on mit des gardes à toutes les huttes. Piscâret sortit encore, et entra une troisième fois dans le village. Il n'y avait personne dehors, mais on veillait dans les maisons, comme il s'en aperçut en regardant par les ouvertures. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, il se hasarda à entrouvrir la porte d'une cabane, et il y vit un factionnaire sommeillant le calumet à la bouche. Il le tua et s'enfuit. L'épouvante se répandit dans la bourgade, et tous les guerriers s'armèrent la rage dans le coeur. Piscâret avait pris les devans, et comme il prenait, dit-on, les élans à la course, il redoutait peu la poursuite de ses ennemis. Loin de continuer à fuir, il revint sur ses pas, se cacha durant le jour dans un autre arbre, et fit éprouver le sort de Dolon aux Iroquois qui s'approchèrent trop de son embuscade.

Les Cantons, pour forcer ce terrible ennemi à sortir du leur territoire, furent obligés d'envoyer à sa recherche plusieurs centaines de guerriers: il leur échappa pour les harceler encore.

Si ces exploits de Piscâret nous semblent fabuleux, une égale intrépidité nous étonnera encore plus dans une femme.

Oroboa, jeune algonquine, se rendit célèbre par un héroïsme bien éclatant. Prisonnière de guerre chez les Agniers ou Mohacks, elle fut déposée dans une cabane pieds et mains liés, et demeura dix jours dans cette position, sans prendre de nourriture, que ce qu'il fallait pour l'empêcher de mourir. La onzième nuit, pendant que ses gardes dormaient auprès d'elle, elle parvint à dégager un de ses amis, et bientôt après à se détacher tout-à-fait elle-même. Son premier soin fut d'assurer sa liberté par la fuite; mais elle ne put se résoudre à laisser ainsi échapper l'occasion de la vengeance. Elle rentra dans la cabane qu'elle venait de quitter, saisit une hache, assomma celui des Iroquois qui se trouvait plus à sa portée, s'élança dehors, et se cacha dans le creux d'un arbre qu'elle avait remarqué.

Cependant les Iroquois, éveillés par les gémissemens du mourant, cherchèrent l'assassin. Oroboa attendit qu'ils fussent éloignés, et, dirigeant sa course d'un autre côté, elle s'enfonça dans les bois. Elle y errait depuis deux jours lorsque, tout-à-coup, elle découvrit que ses ennemis suivaient ses traces. Elle se plongea à l'instant dans un étang couvert de roseaux, qui se trouvait auprès, et y resta dans une attitude qui lui permettait de respirer sans être aperçue, jusqu'à ce que les Iroquois, lassés d'une recherche inutile, s'en retournèrent dans leur village.

Durant trente-cinq jours elle parcourut les forêts et les déserts vivant de racines et de fruits sauvages. Parvenue à une rivière large et rapide, elle fit avec des osiers une espèce de radeau qui lui servit à la traverser. Enfin rencontrée par des guerriers de sa nation, elle fut reconduite en triomphe dans son village au milieu des chants de guerre.

Souvent chez les sauvages, les femmes accoutumées à être victimes des fureurs de la guerre, chérissent la vengeance [79], et ne manquent dans l'occasion ni de force ni de courage pour l'assouvir.

Note 79:[ (retour) ] On a comparé en cela les Arabes à nos peuplades. «Semblables aux Indiens du nord de l'Amérique, chez qui l'amour de la vengeance est une passion effrénée, ils attendront pour la satisfaire, qu'une occasion se présente, quelque long que soit l'intervalle, et subiront toute espèce de privations sans jamais perdre de vue le but qu'ils se proposent.--(Comte WILL. DE WILBERG.)

Pour Piscâret, il était constamment trop brave pour être toujours prudent. Un jour qu'il revenait seul de la chasse, il fit rencontre, vers le haut de la rivière Nicolet, de six éclaireurs Iroquois qui, n'osant l'attaquer ouvertement, entonnèrent son approche leur chanson de paix. Il chanta aussi la sienne, et les invita à passer à son village, qui n'était éloigné que de trois ou quatre lieues, les prenant pour des députés qui allaient aux Trois-Rivières ou à Québec Pour traiter de la paix. Ils feignirent d'acquiescer avec plaisir à son invitation, mais il y en eut un qui resta exprès derrière, sous prétexte de se reposer. Piscâret marchait avec eux sans les soupçonner, au, comptant sur sa force et son adresse, lorsque le retardataire arriva tout-à-coup sur lui, et le renversa mort sur le sol d'un grand coup de son tomahack sur le derrière de la tête. Ainsi finit ce terrible Algonquin.