On admire ces héros d'Homère presque barbares; on se passionne pour ces chants anaclétiques d'Ossian, où paraissent une grandeur sage et une sombre valeur. Les Sagamos de la nord Amérique ressemblent à ces guerriers poétiques. Même passion, chez eux, pour la guerre, même force d'âme, même énergie. Mais, a dit un auteur distingué, il est vrai que nous n'admirons la nature qu'à travers le prisme de l'art. Les bois, les forêts, les cascades, tout cela nous charme dans un tableau. Homère a bien pu nous faire admirer ses magnifiques inventions, ses héros qui ressemblent à des dieux au milieu des combats: il pouvait donner l'essor à son génie pour les faire si grands qu'il le voulait. Mais les hommes demeurent insensibles au récit d'actions réelles qui surpassent quelquefois l'imagination des poëtes. On recherche encore les vives peintures du Tasse, les exploits vrais ou faux de Renaud et de Tancred, entremêlés d'amours. Gengis et Tamerlan n'intéresseront pas ces esprits: l'histoire de nos Sachems le ferait encore moins si elle n'était parée quelquefois d'ornemens étrangers.
CHAPITRE XVI
ARGUMENT
Des Narraghansetts; leur pays et leur puissance--Tashtassack--Cananacus lui succède et associe Miantonimo au gouvernement--Incidens--Ligue contre les Pequots--Inimitié du jeune Sachem et D'Uncas le Mohican--Mort de Miantonimo.
J'ai à parler maintenant de la puissante confédération des Narraghansetts, aujourd'hui éteinte, mais qui habitait autrefois le Rhode-Island. Les îles de la baie qui porte leur nom leur étaient soumises, et les Chefs de Cavesit et de Niantic, étaient comme les vassaux de leur Sachem-général. Ils fesaient la guerre de temps immémorial avec les Pokanokets au Nord, et les Pequots au Sud. On jugera que les Chefs d'unetelle république devaient être des hommes d'un courage élevé. Le commun des guerriers avait ce caractère: il fallait un héros pour les conduire.
Le premier Sachem connu des Anglais, Cananacus, descendait de Tashtassack un de leurs plus grands hommes. Tout ce que nous savons de ce dernier est traditionnel. Les anciens dirent aux colons qu'ils avaient été commandés par ce Sachem, infiniment supérieur aux autres en valeur et en puissance. Il sut par l'influence de ses hautes qualités guerrières et oratoires, jointes au génie du commandement, réunir à son peuple un grand nombre de tribus qui en étaient séparées, et étendit son autorité sur tout le territoire qui porta depuis le nom de Rhode-Island. Il eut aussi à calmer des guerres intestines; car chez les sauvages chaque chef veut se faire un parti, et s'élever au rang suprême. Il maintint son autorité et la transmit à ses enfans. Il n'eut qu'un fils et une fille. N'ayant pu les marier convenablement è sa dignité, il les unit ensemble, et ils eurent quatre fils dont l'aîné fut Cananacus.
Le petit fils de Tashtassack s'associa pour gouverner, Miantonimo son neveu, jeune Chef d'un courage noble. Les deux Sachems ne montrèrent pas aux Anglais une affection égale à celle des Andusta et des Granganimo. Dès l'année 1622, l'on comptait d'autant moins sur la paix, que l'on recevait tous les jours des nouvelles moins rassurantes du pays des sauvages. Cananacus envoya un héraut à Plymouth porter un carquois rempli de flèches, comme pour déclarer la guerre. Le gouverneur lui répondit en lui envoyant une peau de castor remplie de balles, et en le fesant assurer que s'il avait envi de se battre, il aurait bonne réception. Un message si résolu eut son effet. Cananacus, superstitieux, crut que les balles cachaient quelque enchantement. Il n'osa pas y toucher, et les renvoya. La paix fut préservée avec les Anglais, mais en 1633, Miantonimo tomba sur les quartiers de Massassoit, qui fut réduit à se réfugier dans une habitation anglaise à Sowams, jusqu'à l'arrivée des soldats. Le capitaine Standish marchait à son secours, lorsque les Narraghansetts, évacuèrent Montaup, en apprenant que les Pequots étaient sur leur territoire. Le jeune Sachem les chassa à la tête des vainqueurs.
Nous avons vu comment Sassacus, voulant exterminer les Anglais, crut faire entrer les deux Sachems dans sa cause. On prétend que Miantonimo hésita entre le désir de la vengeance te la perspective de la ruine des blancs. Roger Williams, sectaire persécuté pour ses doctrines religieuses, eut assez de charité envers ceux qui le poursuivaient, pour travailler en leur faveur. Il eut l'habileté de tourner contre les Pequots l'orage qui allait fondre sur les colonies. Le gouverneur Winthrop invita Miantonimo à une conférence. Le jeune Sachem parut à Plymouth en 1636, avec les fils de Cananacus et une garde de vingt guerriers. Arrivé à une journée de marche, il envoya un héraut pour annoncer qu'il arrivait. On envoya une compagnie de miliciens jusques à Roxbury, et le gouverneur convoqua les conseillers et les magistrats. Un festin préparé au palais du gouvernement, se termina par une alliance offensive et défensive. Les deux partis s'engagèrent à ne pas traiter séparément avec les Peckots et à leur faire une guerre à mort. On se fit des présens en foi d'alliance. Les Anglais donnèrent vingt-six habits galonnés [80], et les Sachems, une main de Pequot, et des pelleteries. Les troupes anglaises, en entrant sur les terres des Narraghansetts, firent prévenir Cananacus de leur marche et du plan de la campagne. Le lendemain Miantonimo parut avec deux cents guerriers [81]. Voyant le petit nombre des soldats, il fit venir de nouveaux hommes, en disant que les Anglais étaient trop peu nombreux pour se mesurer avec les Pequots, qui étaient tous gens de grand courage; puis il se sépara du Major Mason en lui souhaitant le succès.
En Septembre, 1638, Miantonimo fit invité à Boston avec Uncas le Mohican, son ennemi juré. Ce fut surtout dans cette conférence que les colons commencèrent à affecter la supériorité sur les sauvages. Ils se firent reconnaître pour arbitres entre les deux Sachems, et leur firent conclure une paix perpétuelle. Miantonimo est accusé de l'avoir rompue le premier. Il remua toutes les tribus du Connecticut, et fit de grands amas d'armes. Il alla même jusqu'à aposter un assassin pour tuer Uncas. Ce misérable, qui était Pequot, fit une tentative en 1649, et manqua son coup. Il fut arrêté à Boston, et mis en jugement; mais Miantonimo plaida sa cause, et lui obtint sa liberté en promettant de le renvoyer à Uncas. Il ne le fit pas, mais tua lui-même le coupable deux jours après. Un autre incident hâta la guerre. Sequassem, Sachem du Connecticut, ayant tué un Mohican, et poursuivi Uncas à coups de pique, fut cité devant la cour de Boston [82]. Il refusa de comparaître, et Uncas fut à la peine de battre ses guerriers. Miantonimo se déclara alors, et poursuivit son rival à la tête de neuf cents guerriers, qui se grossirent des vaincus. Uncas n'avait que quatre cents hommes; il ne chercha pas moins le combat, et les deux partis se rencontrèrent dans une vaste plaine. Le Mohican voyant la force plus que triple de son adversaire, usa de stratagême, et fit part à ses guerriers de son dessein. Il feignit de demander un pourparler. Les deux bandes firent halte, et les deux Sachems s'avancèrent en avant. Uncas dit à Miantonimo: «Nous avons chacun un grand nombre de valeureux guerriers; ils ne doivent pas périr dans une querelle qui nous est personnelle. Viens donc, comme un digne Chef, et battons nous seul à seul.» «Mes guerriers sont venus de loin pour combattre, répondit Miantonimo, et les Mohicans tomberont sous les coups des Narraghansetts.» Il continuait de parler, lorsqu'Uncas se jeta è terre. Aussitôt les Mohicans firent une décharge inattendue de toutes leurs armes, puis si jetèrent sur leurs ennemis avec une furie qui les força de se disperser. La poursuite fut chaude, et les vaincus chassés de roc en roc comme le gibier devant le chasseur. Miantonimo ne put échapper. Quelques-uns des plus braves guerriers d'Uncas l'atteignirent; mais soit qu'ils n'osassent point l'attaquer, ou qu'ils le réservassent à son rival, ils se contentèrent de le cerner. Uncas arriva, et se précipitant sur lui, avec une force vraiment athlétique, il le saisit par l'épaule et le renversa. Miantonimo se dégagea, et s'assit impassible, demeurant muet au milieu des injures des Mohicans. Uncas lui offrait la vie, s'il voulait l'implorer; mais le petit neveu de Tashtassack avait trop de fierté pour s'abaisser devant son vainqueur, qui l'épargna pour le moment, et l'emmena en triomphe. Dans cette extrémité, le célèbre Samuel Gorton, qui avait obtenu de Cananacus de vastes domaines, somma le Mohican de lui remettre son prisonnier sous peine de s'attirer la haine des Anglais. Ce fut peut-être ce qui pressa la mort de Miantonimo. Son astucieux rival saisit l'expédient de le livrer aux autorités, qui se déclarèrent incompétentes. Mais le captif, pour son malheur, voulut se soumettre de lui-même à l'arbitrage des colons, et se confier à leur générosité. Les colonies nommèrent des commissaires, qui eurent bientôt décidé qu'il était prouvé que le Sachem Narraghansett avait attenté à la vie d'Uncas par assassins, poison et sorcellerie; qu'il avait formé une ligue générale contre les colonies, et engagé les Mohacks à combattre sous ses ordres. «Ces choses dûment examinées, disent-ils, la vie d'Uncas ne peut-être en sûreté tant que Miantonimo sera en vie. Il peut justement mettre à mort sur son territoire un ennemi si faux et si sanguinaire.»