Je n'ai encore fait aucune réflexion sur le malheureux sort de son collègue: ce chapitre sera consacré à examiner le mérite de la sentence qui le conduisit à la mort.

Si je juge de l'opinion par quelques feuilles anglaises de Montréal, on regarde comme inique, en Canada, le jugement rendu contre Miantonimo. L'historien, après avoir pesé les faits, ne va pas toujours aussi loin que l'opinion [84], mais il expose ces faits et les raisons avec toute l'impartialité dont il est capable, et met ainsi le lecteur à même de réformer son premier jugement, s'il a quelque chose d'outré.

Note 84:[ (retour) ] M. de Voltaire paraît peu justifiable lorsqu'il avance dans le Siècle de Louis XIV, que l'Histoire n'es en grande partie que l'énoncé de l'opinion des hommes.

Il paraît hors de doute que Miantonimo, plutôt que de demeurer en la puissance de son rival, consentit à en passer par ce que les colons décideraient. Il suit de là que leur tribunal devint compétent à le juger; car il y avait bien chez le Sachem le consentement, et l'on ne supposera pas qu'il y eût ce qu'on appelle la crainte viri fortis. Il ne s'agit donc plus que de déterminer jusqu'où le tribunal se rendit odieux par la sentence qu'il porta. Les juges disaient dans leur manifeste: «Ils (les Narraghansetts) doivent comprendre que cela a été fait sans violation d'aucune convention réglée entre eux et nous; car Uncas, notre allié, fidèle observateur de ses engagemens, nous ayant consultés sur les dispositions sanguinaires et traîtresses de Miantonimo; considérant la justice de sa cause, le salut du pays et la fidélité de notre allié, nous n'avons pu nous dispenser d'avouer que la mort est juste. Cette décision est conforme à la coutume des Indiens, et quelque douloureuse que puisse leur paraître cette perte, eux et tout ce continent en ressentiront les heureux fruits.» Voyons par l'examen des chefs d'accusation ce qu el'on doit penser de ce passage. Le tribunal accuse Miantonimo: 1º d'avoir tué le Pequot qu'il devait livrer; 2º d'avoir rompu la paix de 1638; 3º d'avoir soustrait des prisonniers; et 4º d'avoir voulu se faire Sachem Universel. Je n'hésite pas à répondre à la première accusation qu'il ne doit pas sembler étonnant qu'un Sachem crût pouvoir ainsi satisfaire à ses engagemens: Un Dey de Tunis ou d'Alger n'aurait pas eu d'idées plus avancées. Quant à celle d'avoir rompu la paix, Cananacus en accusait lui-même les colons. Je trouve une conversation de ce Sachem avec Roger Williams, qui jette du jour sur cette prétention. «Je n'ai jamais souffert, dit Cananacus, et je ne souffrirai jamais qu'aucune injure soit faite aux Anglais. S'ils ne mente point, je descendrai tranquillement dans la tombe, et les Narraghansetts vivront en paix avec eux. Puis, prenant une canne qu'il rompit en dix parties, il cita autant de circonstances, où il croyait que les colons avaient forfait à leurs engagemens. Williams ne put le réfuter que sur quelques points. La jalousie des Européens était assez patente. Quel message que celui du Gouvernement de Massachusetts à un sachem de son alliance, à Miantonimo!... Il le somme de comparaître, ou de se préparer à la guerre. Quelques déprédations commises par Janimoh, Sachem de Niantic, alla répondre pour son vassal; mais je ne sache pas que le Gouverneur de Boston, lui fît jamais aucune satisfaction de la mort d'un Narraghansett que quatre scélérats massacrèrent et dépouillèrent. Jamais Miantonimo ne refuse de paraître à Boston pour y répondre aux accusations de ses ennemis. Il y vient en 1642, et se présente devant le conseil avec une contenance pleine d'une dignité, qui se communique à ses discours. On a l'air de vouloir armer, et l'on prépare des retraites pour les faibles: on désarme les sauvages. Il demande la raison de ces manoeuvres, et l'on ne peut la lui donner. Il ne se sépare cependant pas du Gouverneur sans lui donner la main, et, comme s'il l'eût oublié, il revient sur ses pas, et lui offre une nouvelle poignée de main, en disant que celle-ci est pour les conseillers. Comment donc rompit-il la paix. Ce ne put être qu'en fesant la guerre aux Mohicans sans consulter les Anglais. Il semble en effet qu'il ne pouvait la leur faire, sans la déclarer au Gouvernement, et l'on disait que ces hostilités n'étaient le que de l'ambition et de la haine. Cependant Uncas avait été l'agresseur en détruisant les moissons des Narraghansetts. J'ignore jusqu'où l'on pouvait être fondé à accuser Miantonimo de vouloir se faire Sachem Universel. On le supposait peut-être sur ce que l'on croyait qu'il avait engagé les Mohacks dans son parti. Tout ce que l'on peut dire de cette prétendue alliance, selon M. Thatcher, c'est que le Sachem étant retenu prisonnier, les Iroquois s'attendaient qu'ils pourraient tomber plus impunément sur les Narraghansetts ou les Anglais. Je diffère d'opinion avec ce biographe, et, ce me semble, il fallait que ceux qui avaient tué Sassacus l'eussent fait par complaisance pour les Anglais ou pour les Narraghansetts. Quoiqu'il en soit, le projet attribué à Miantonimo était digne de son courage, et si cet exposé ne suffit pas pour le disculper absolument, il affaiblit du moins les griefs allégués contre lui.

Je termine ce chapitre par quelques anecdotes sui sont communes à Cananacus et à Miantonimo.

L'amitié constante des deux Sachems pour Roger Williams est suffisante pour prouver chez eux un naturel noble. Cananacus, que Roger avait appelé «morosus aique ac barbarus senex», le reçoit d'abord avec défiance; mais bientôt il le fait son interprète et comme son ministre, il lui donne des terres immenses. «Le prix de l'argent ne put obtenir la cession du Rhode-Island, dit le prédicant, mais elle eut lieu par l'amitié, cette amitié et cette faveur dont l'honoré Sir Henry Vane et mois jouissions près des deux Sachems.»

Quoi de plus chevaleresque que cette recommandation qu'ils firent lors de la guerre des Pequots! Ils demandèrent que les femmes et les enfans fussent épargnés!

Williams nous donne encore une idée du respect de Miantonimo pour le Christianisme. Un sauvage se moquait de la doctrine du ministre, et disait que tous ceux qui mouraient allaient au sud-ouest. Comment donc, interrompit le Sachem, as-tu jamais vu une âme aller au sud-ouest? Le sauvage répliqua sans se déconcerter, qu'il ne paraissait pas plus qu'aucune allât au Ciel. Ah! dit alors Miantonimo, ils ont des livres, dont l'un vient de Dieu même. Pourquoi fallut-il qu'un si grand et si noble pérît avec tant d'ignominie! Le nouvel éditeur de la collection de Winthrop qualifie sa condamnation de perfide et de cruelle, et nous avons vu en effet que les accusations n'étaient rien moins que prouvées. Il est cependant à propos de se reporter vers l'époque et à l'esprit qui la caractérisait, ne pas absoudre ses bourreaux, mais modérer l'horreur de leur conduite sur le motif de la grande excitation qui régnait alors.

Un savant Gouverneur du Rhode-Island [85] s'écrie, en racontant la mort de Miantonimo: «Telle fut la fin du plus puissant prince aborigène que les habitans de la Nouvelle-Angleterre aient connu; et telle fut le reconnaissance qu'on lui eut des secours qu'il avait donnés contre les Pequots. Véritablement, un citoyen du Rhode-Island peut bien pleurer son malheureux sort, verser quelques larmes sur la cendre de Miantonimo qui, avec Cananacus, son oncle, fut le meilleur ami des blancs... Par leurs bienfaits ils s'attirèrent la haine de ceux qui avancèrent la mort du jeune roi.»

Note 85:[ (retour) ] Hopkins.