On trouve peu d'Anglo-Américains de la trempe du Gouverneur Hopkins, et s'il faut que quelque déshonneur rejaillisse sur quelqu'un, on ne dira pas comme Shéridan, dans une occasion différente [86], «l'honneur anglais a coulé par tous les pores», et le blâme retombera tout entier sur ces colons, naguère le fardeau de l'Angleterre; sur ces enfans pervers dont elle se purgea en les jetant sur ces plages.

Note 86:[ (retour) ] L'affaire de Quiberon.

CHAPITRE XVIII


ARGUMENT

Nouvelles hostilités des Iroquois--Traits du courage--Réflexions.

La guerre continuait avec fureur dans le Canada. Une troupe d'Iroquois s'approcha d'un village pour y faire quelques captifs. Le trouvant sur ses gardes, elle ne voulut pas s'en retourner sans avoir rien fait. Elle se cacha dans un bois, et y demeura toute la nuit en embuscade. Mais un Huron, placé en sentinelle, sur une espèce de redoute, avertissait par de hauts cris les Iroquois qu'il ne dormait point. Au point du jour, il cessa ses hurlemens. Aussitôt deux Iroquois se détachent, et, s'étant glissés jusques au pied de la palissade, ils demeurent quelque tems pour voir s'ils n'entendront plus rien. Il voit deux hommes endormis, donne à l'un un grand coup de hache sur la tête, enlève la chevelure [87] à l'autre, et s'enfuit.

Note 87:[ (retour) ] Carlo Carli, après avoir mentionné les cruautés des Lombards, continue ainsi: «Il y avait parmi les Hurons et les Iroquois un autre usage non moins barbare, et même encore plus cruel; c'était de cerner le tour du crâne avec un instrument tranchant, pour enlever la peau et la chevelure à un ennemi vaincu et vivant. Voilà (dit-il) le plus glorieux trophée de ces nations féroces.» Hérodote, Liv. IV, nous fait voir les Scythes aussi barbares: «Voici, dit-il, comment ils enlèvent le cuir chevelu. Ils le cernent tout autour jusqu'aux oreilles, secouant la tête pour en détacher ce cuir, l'amollissant en le pétrissant avec les mains, pour s'en faire une sorte de serviette; et plus un des leurs a de semblables cuirs, plus il est considéré.» C'est le lieu de faire justice des «Papiers Publics» où ce Comte a lu «que Bourgoing, aussi féroce que ces sauvages, leur promit, dans la dernière guerre, un ducat pour chaque chevelure de colons qu'ils lui apporteraient.» Se cette atrocité, qui couvrit d'un opprobre éternel ce général Anglais, peut être vrai, continue-t-il, on peut assurer que le général Carleton s'est couvert de gloire en s'y opposant de tout son pouvoir, au risque même de perdre le commandement de l'armée du Canada. Carleton (Lord Dorchester) mérite cet éloge du noble Comte; mais le général Bourgoing était un trop brave militaire pour ne pas abhorrer les horreurs dont l'accusaient sans doute les révoltés américains.

Le village à son réveil vit ces deux hommes baignés dans leur sang. On poursuivit, mais en vain, les Iroquois, qui avaient trop d'avance pour qu'on pût les atteindre. Cependant on ne respirait que vengeance: trois jeunes guerriers promirent de la satisfaire. Ils se mirent en marche, et au bout de vingt jours, ils arrivèrent à un village de Tsononthouans. Il était nuit, et tout le monde dormait profondément. Nos trois guerriers percent une cabane par le milieu; ils allument du feu sans que personne ne s'éveille, et à la lueur de la flamme, ils choisissent leurs victimes.

«Voilà, dit M. Dainville, l'expédition de Nisus et d'Euryale, un trait aussi remarquable, au moins, que bien des exploits que des poëtes Grecs ont consacrés par la magie de leurs vers. Une marche de vingt jours dans un pays ennemi, des dangers sans nombre, pour une vengeance incertaine; l'audace, la bravoure, la patience, rendent merveilleuse cette entreprise héroïque. Si Homère rapportait ce trait, il serait admiré, et les enfans le réciteraient dans nos écoles; mais un fait moderne, dont le théâtre est une forêt du Canada ne mérite (apparemment) pas qu'on y prenne garde. Les hommes admirent comme ils dénigrent sur parole. Ils suivent la foule moutonnière qu'emporte le torrent de la routine: il est si aisé de penser comme tout le monde, et si doux d'adopter l'opinion ancienne!» [88]