Alleouemi descendait des anciens Chefs. Il vint aux Etats dans sa jeunesse, et fréquenta l'Université de Washington, où son nom devint en grande célébrité parmi les élèves. A dix-sept ans il épousa, malgré les efforts de quelques amoureux éconduits, Miss Grighton, fille d'un riche négociant de la capitale, et reprit avec elle le chemin de sa tribu. Ouabisciuova, le Lion des Dacotahs, les guérissait en Dictateur; mais le jeune Chef fit valoir la noblesse de sa naissance, et supplanta ce rival. Il conserva, par sa sagesse et sa fermeté, le territoire que le Congrès convoitait depuis longtems, et, confiant dans son influence, il songea à devenir le législateur des Dacotahs. Ses vues élevées et son génie alarmèrent le gouvernement, et le major Sherbury, gouverneur du fort St. Charles, eut ordre d'exciter contre lui son redoutable adversaire. Il députa en même temps vers Alleouemi le capitaine Smith, pour lui offrir un commandement dans l'armée de l'Union. «Nos voisins des villes, répondit le jeune Chef, regrettent qu'il y ait au fond de la prairie un peuple qui s'oppose à leurs continuels envahissemens. Ils veulent enlever aux Sioux leur Chef, leur protecteur, leur ami; celui que fait tous ses efforts pour leur conserver le pays stérique que nous ont laissé nos pères. Ils m'envoient une ancienne connaissance des salons de Washington, pour m'éblouir et me faire déserter la cause de mon peuple. Eh! qui vous a dit que je pourrais renier mon pays et mes ancêtres? Les peuplades que vous dédaignez si fort ne seraient elles civilisées que par la conquête; et pourquoi un Dacotah, après avoir puisé chez vous cette instruction dont vous êtes si fiers, ne chercherait-il pas à adoucir leurs moeurs, tout en défendant leurs sol? Vous avez encouragé mon rival: les citadins ne devaient pas pas manquer de faire jouer la trahison, tout en usant de belles promesses.»
Cependant Ouabisciuova, peu soucieux des séduisans discours des Américains, attaqua la barque qui avait amené le capitaine Smith, et Williams, touriste anglais. Quatre soldats furent tués et l'équipage garrotté. L'héroïque Alleouemi se dévoua pour ceux qui cherchaient la ruine de son peuple. Il entra dans le conseil des Dacotahs et, tout en protestant de sa haine contre les Américains, il essaya de faire entendre qu'il fallait prendre quelque chose de leur tactique et de leurs moeurs, pour leur résister plus efficacement. Mais entraîné bientôt par ses pensées, sa haute intelligence ne put se contenir dans les bornes étroites de l'esprit de ses compatriotes. Dans cet élan patriotique, il oublia, ce jeune Chef, que l'astre du jour ne répand que par degrés ses rayons sur la terre. Il condamna les usages de ses ancêtres, et leurs petits neveux le vouèrent à l'exil. Alleouemi partit de nuit, après avoir délivré les auteurs du drame qui va se déployer. A peine fuyaient-ils que des cris affreux se firent entendre dans les bois, des guerriers parurent sur le rivage, et des flèches volèrent, sifflant à la surface de l'eau. Le jeune héros regarda quelques instans la fureur impuissante des Sioux, puis il laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine, en murmurant ces paroles, écho du trouble de son coeur: «Je suis donc l'ennemi de mon peuple?» Pour aggraver le malheur de sa situation, Miss Brighton périt de lassitude près de l'endroit où la rivière Plate se jette dans le Missouri. Le lendemain, une lugubre et solennelle cérémonie s'accomplissait sur la cime de la montagne qui sépare les deux territoires. Les étrangers s'éloignèrent pour ne pas troubler les muets adieux de cet homme énergique, qui s'agenouilla sur le sol, et demeura absorbé dans sa douleur. Il se leva, et ses compagnons le virent monter sur un rocher qui dominait toute la plaine, et d'où il fit entendre un cri perçant que les Sioux prirent pour une insulte. Alleouemi leur fit signe de l'attendre, et des hurlemens prolongés témoignèrent qu'ils l'avaient compris. En vain Smith et Williams voulurent le retenir: il jeta un dernier regard sur la tombe de sa compagne, salua tout le monde avec grâce, et descendit la montagne. Il est perdu, s'écria Smith, et tous les Américains se précipitèrent vers le rocher. Alleouemi venait de sortir du bois, et s'avançait d'un pas grave et fier. On vit un instant d'hésitation parmi les Sioux. Ils semblaient intimidés par la contenance impérieuse du jeune Chef, lorsque, du sein d'un massif de feuillage, s'élança un jet de feu et de fumée, et une légère commotion se fit entendre dans la plaine. Alleouemi tomba, et Ouabisciuova, qui l'avait frappé, sortit de sa retraite en brandissant sa carabine: il enleva la chevelure à son rival, et s'en fit un trophée.
Alleouemi avait une taille imposante, et un maintien majestueux. Son corps robuste était modelé dans les plus admirable proportions de la stature. Son visage, quoiqu'il fût de la couleur cuivrée des indigènes, avait cette beauté mâle et fière qui résulte de l'harmonie des lignes, en même temps que de la pensée qui s'y reflète. Tout en lui était noble, et plein d'une grâce naturelle. Williams dit de lui: «J'ai trouvé dans le nouveau monde un homme qui réunissait l'instinct merveilleux, les sens parfaits du sauvage, à l'instruction et à l'intelligence de l'homme civilisé; la plus large, la plus belle expression de l'humanité.»
Le sol des Dacotahs n'était pas encore prêt pour notre civilisation; il vit renaître l'empire d'un véritable héros sauvage, de Ouabisciuova que, enveloppé dans sa large peau d'ours, cent chevelures suspendues à ses jambes, et agitant son tomahack orné de cercles d'argent semblait plus fait pour commander aux Sioux.
CHAPITRE IX
ARGUMENT
Saguova ou le dernier des Iroquois--Son premier triomphe oratoire; il s'oppose à la vente des terres--Déclaration de guerre contre les Anglais--Discours de Saguova--Sa disgrâce et son rétablissement--Ses entrevues avec Washington et Lafayette--Réflexions.
Au milieu de la torpeur générale qui succéda à la mort de Tecumseh, un homme pensa rétablir l'ancienne splendeur de la République des Cinq Cantons, Saguova, appelé Red-Jacket chez nos voisin. Il n'avait que trente ans lorsque les Etats-Unis conclurent un traité avec les Iroquois sur la belle élévation qui commande le lac Canandagua. Deux jours s'étaient passés en négociations, et un correspondant du New-Iork American, et l'on allait signer, lorsque le jeune Chef se leva. Avec la grâce et la dignité d'un sénateur romain, il se couvrit de son manteau, et, d'un oeil perçant, regarda la multitude. Il s fit un parfait silence, hors l'agitation des arbres sous lesquels étaient rangées les ambassadeurs. Après une pause solennelle, il commença à parler lentement tt par sentences, autre Mirabeau des forêts de l'Amérique; puis s'animant graduellement avec son sujet, il fit une peinture naturelle de la simplicité de du bonheur primitifs de sa race, et présenta les maux que lui ont causés le commerce des Européens, avec un pinceau si hardi et si vrai cependant, que l'effet qu'il produisit ne saurait s'exprimer. Les ambassadeurs des Cantons éprouvèrent le sentiment de la douleur ou celui de la vengeance, et les députés de la République, seuls dans un pays ennemi, craignirent pour leur vie, lorsqu'un Chef favorable aux Américains fit cesser le conseil, et donna ainsi le temps aux esprits de se refroidir. Les Mingos livrèrent un grand lit de terres à leurs plus cruels ennemis, mais le jeune Seneca eut dès lors des amis. Il grandit rapidement aux yeux de ses compatriotes, qui lui confièrent l'autorité suprême. On peut dire que dans cette situation, Saguova réussit au-delà de ce que l'on pouvait attendre, si l'on considère que, depuis plus d'un demi-siècle, la Confédération, jadis si formidable, était resserrée sur un petit espace de terre environné par la civilisation. L'ancien Forum d'Onnondaga était désert, lorsque le jeune Chef rallia autour de lui quelques hommes dignes des premiers Iroquois. Il rappella l'indépendance nationale, dont il ne dévia jamais. Mais il ne fut compris qu'à demi par ses compatriotes auxquels la soif de l'or pouvait bien peut-être faire vendre les personnes après avoir aliéné le sol.
Si les Anglais, dans la dernière guerre, trouvèrent les Iroquois assez déchus pour dédaigner leur alliance, ils eurent tort de les forcer à se jeter dans les bras de leurs ennemis, en saisissant la Grande Ile, propriété des Cantons, sur la rivière Niagara. Toute la population ne passait pas alors huit mille âmes: elle arma cependant mille guerriers, et ce fut à leur tête que Saguova, le 13 août, 1812, défit les troupes anglaises au fort George avec le général Boyd.