O mes amis, tout buveur d'eau
Et vous pouvez m'en croire,
Dans tous les temps ne fut qu'un sot,
J'en atteste l'histoire,
Ce sage effronté,
Cynique vanté,
Me paraît bien stupide.
O le beau plaisir
D'aller se tapir
Au fond d'un tonneau vuide.

Encore s'il eût été plein.
Quel sort digne d'envie,
Alors dans quel plaisir divin
Aurait coulé sa vie!
Il aurait eu droit
De braver d'un roi
Tout le faste inutile,
Au plus beau palais
Je préférerais
Un si charmant azile.

Quand l'escadron audacieux
Des enfans de la terre
Jusques dans le séjour des dieux
Osa perler la guerre.
Bacchus, rassurant
Jupiter tremblant,
Décida la victoire;
Tous les dieux à jeun
Tremblaient en commun,
Lui seul avait su boire.

Il fallait voir dans ce grand jour
Le puissant dieu des treilles,
Tranquille, vidant tour à tour
Et lançant des bouteilles;
A coups de flaccons
Renversant les monts
Sur les fils de la terre:
Ces traits, dans la main
Du buveur divin,
Remplaçaient le tonnerre.

Vous dont il reçut le serment
Pour de si justes causes.
C'est à son pouvoir bienfaisant
Que vous devez vos roses;
C'est lui qui forma
Leur tendre incarnat.
L'aventure est notoire
J'entendis Momus
Un jour à Vénus
Rappeler cette histoire.

La rose était pâle jadis,
Et moins chère à Zéphire,
A la vive blancheur des lys
Elle cédait l'empire.
Mais, un jour, Bacchus
Au sein de Vénus,
Prend la fille de Flore,
La plongeant soudain
Dans des flots de vin,
De pourpre il la colore.

On prétend qu'au sein de Cypris,
Deux, trois gouttes coulèrent
Et que dès lors, parmi les lis,
Deux roses se formèrent,
Grâce à ses couleurs,
La rose des fleurs
Désormais fut la reine;
Cypris, dans les cieux,
Du plus froid des dieux
Devint la souveraine.

Amis, de ce discours usé
Concluons qu'il faut boire.
Avec le bon ami Ruzé
Qui n'aimerait à boire?
A l'ami Carnot
A l'aimable Col,
A l'instant, je veux boire;
A vous, cher Fosseux,
Au grouppe joyeux
Je veux encor reboire.

Si jamais j'oubliais Morcant,
Que ma langue séchée
A mon gosier rude et brillant
Soit toujours attachée.
Pour fuir ce malheur.
Trois fois de grand coeur
Je veux vider mon verre.
Pour l'avènement
D'un frère charmant,
On ne saurait mieux faire.

(Cette pièce a été publiée dans les Mémoires authentiques [apocryphes] de Maximilien de Robespierre, Moreau-Rosier, éditeur, 1830, à la page 293, du tome II, avec un fac-similé de deux strophes, reproduction des deux premiers couplets de l'autographe donné par Mlle La Roche à Agricol Moureau.)