Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le navire allait s'éloigner du port.

J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson, et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de fer de l'écubier.

Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée, le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce murmure annonçait que l'Inca était en mouvement. Nous étions donc enfin partis!

CHAPITRE XX.

Mal de mer.

Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans l'extase.

Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une; ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.

Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes vœux le moment de la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais possédée, pour me procurer un verre d'eau.

La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive, et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs, n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.

Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une humiliation que je ne pouvais accepter.