En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur l'Inca, nous étions encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai.
J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la résolution de rester dans ma cachette.
Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux; sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en faisaient craquer le bordage.
J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»
Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence jusqu'à notre arrivée au Pérou.
Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine.
Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude; elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes. Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation, comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater, et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait mon agonie.
D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la poitrine.
L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de cœur finirent par être intolérables.
Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait de moi.