—Et quand avez-vous mangé ce vautour, vieux camarade? demanda un des chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative à ce repas.

—Oui, conte-nous ça, Rubé! conte-nous ça.

—Eh bien, commença Rubé, après un moment de silence, il y a à peu près six ans de cela; j'avais été laissé à pied, sur l'Arkansas, par les Rapahoès, à près de deux cents milles au-dessus de la forêt du Big. Les maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. Hé! hé! continua l'orateur, avec un petit gloussement; hé! hé! ils croyaient bien en avoir fini avec le vieux Rubé, en le laissant ainsi tout seul.

—S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient là-dessus. Eh bien, et le vautour?

—Ainsi donc j'étais dépouillé de tout: il ne me restait juste qu'un pantalon de peau, et j'étais à plus de deux cents milles de tout pays habité! Le fort de Bent était l'endroit le plus proche: je pris cette direction.

Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une de ces bêtes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la prairie, qui ne parût comprendre à quoi le pauvre nègre en était réduit. Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lézards, et encore c'est à peine si j'en trouvais.

—Les lézards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.

-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux, bien sûr.

Et, en disant cela, Rubé renouvelait ses attaques au mouton-loup.

—Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'à ce que je fusse aussi nu que la Roche de Chimely.