—Cré nom! était-ce en hiver?
—Non. Le temps était doux et assez chaud pour qu'on pût aller ainsi. Je ne me souciais guère de mes jambes de peau à cet endroit; mais j'aurais voulu en avoir plus longtemps à manger.
Le troisième jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux du vieux nègre étaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent farouches, eux aussi, les satanés animaux, et je dus renoncer à cette spéculation. C'était le troisième jour depuis que j'avais été planté là, et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commençai à croire qu'il était temps pour l'Enfant de dire adieu à ce monde. Le soleil venait de se lever, et j'étais assis sur le bord de la rivière, quand je vis quelque chose de drôle qui flottait sur l'eau. Quand ça s'approcha, je vis que c'était la carcasse d'un petit buffalo qui commençait à se gâter, et, dessus, une couple de vautours qui se régalaient à même. Tout ç'était loin de la rive et l'eau était profonde; mais je me dis que je l'amènerais à bord. Je ne fus pas long à me déshabiller, vous pensez. Un éclat de rire des chasseurs interrompit Rubé.
—Je me mis à l'eau et gagnai le milieu à la nage. Je n'avais pas fait la moitié du chemin que je sentais la chose à plein nez. En me voyant approcher, les oiseaux s'envolèrent. Je fus bientôt près de la carcasse, mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle était trop avancée tout de même.
—Quel malheur! s'écria un des chasseurs.
—Je n'étais pas d'humeur à avoir pris un bain pour rien: je saisis la queue entre mes dents et me mis à nager vers le bord. Au bout de trois brasses la queue se détacha! Je poussai la charogne, en nageant derrière jusqu'à un banc de sable découvert. Elle manqua tomber en pièces quand je la tirai de l'eau. Ça n'était vraiment pas mangeable!
Ici Rubé prit une nouvelle bouchée de mouton-loup et garda le silence jusqu'à ce qu'il l'eût avalée. Les chasseurs, vivement intéressés par ce récit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:
—Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un d'entre eux. Je me couchai donc auprès de la carcasse et ne bougeai pas plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arrivèrent se poser sur le banc de sable, et un gros mâle vint se percher sur la bête morte. Avant qu'il n'eût le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippé par les pattes.
—Hourra! bien fait, nom d'un chien!
—L'odeur de la satanée bête n'était guère plus appétissante que celle de la charogne; mais je m'inquiétais peu que ce fût du chien mort, du vautour ou du veau; je plumai et je dépouillai l'oiseau.