—Et tu l'as mangé?
—Non-on, répondit en traînant Rubé, vexé sans doute d'être ainsi interrompu, c'est lui qui m'a mangé.
—L'as-tu mangé cru, Rubé? demanda un des chasseurs.
—Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et rien pour en allumer….
—Animal bête! s'écria Rubé se retournant brusquement vers celui qui venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin plus près de moi que l'enfer!
Un bruyant éclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa quelques minutes avant que le trappeur se calmât assez pour reprendre sa narration.
—Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux mâle empoigné, devinrent sauvages, et s'en allèrent de l'autre côté de la rivière. Il n'y avait plus moyen de recommencer le même jeu. Justement alors, j'aperçus un coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe; mais je résolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant près de la carcasse. Mais je vis que ça ne prenait pas. Les bêtes madrées se doutaient du tour et se tenaient à distance. J'aurais bien pu me cacher sous quelques broussailles qui étaient près de là, et je commençais à y tirer l'appât; mais une autre idée me vint. Il y avait un amas de bois sur le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre. En un clin d'oeil de chèvre, j'avais six bêtes prises au piège.
—Hourra! tu étais sauvé alors, vieux troubadour.
—Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements, hurlements, grognements, remuements: c'était comme si je les avais mis dans un bain de poivre. Hé! hé! Hé! ho! ho! ho!
Et le vieux trappeur enfumé riait avec délices au souvenir de cette aventure.