Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était complète.
El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus, en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne. Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la guerre.
XXX
UN TROUPEAU CERNÉ.
Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous. Nous voyions leurs sentiers, leurs débris de cornes et leurs lits. Nous voyions aussi le bois de vache du bétail sauvage. Nous ne pouvions pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres.
Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de pitahaya, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de cormier, des yampas et des racines de pomme blanche. Nous composons un excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, les bosses et les boudins de buffalo; après une halte de deux heures, nous nous dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous marchions entre les chapparals, quand Rubé, qui était de quelques pas en avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque chose derrière lui.
—Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse.
—Piste fraîche, cap'n; bisons!
—Combien? pouvez-vous dire?
—Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.