L'habit bleu fut replié et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait raison. En arrivant au lieu de réunion, une grande sala dans le voisinage de la plaza, nous le trouvâmes rempli de chasseurs, de trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumés comme ils le sont dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigènes avec autant de señoritas, que je reconnus, à leurs costumes, pour être des poblanas, c'est-à-dire appartenant à la plus basse classe; la seule classe de femme, au surplus, que des étrangers pussent rencontrer à Santa-Fé.
Quand nous entrâmes, la plupart des hommes s'étaient débarrassés de leurs sérapés pour la danse, et montraient dans tout leur éclat le velours brodé, le maroquin gaufré, et les bérets de couleurs voyantes. Les femmes n'étaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes naguas, leurs blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes étaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse était parvenue jusque dans ces régions reculées.
—Avez-vous entendu parler du télégraphe électrique?
—No, señor.
—Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?
—Quien sabe!
—La polka!
—Ah! señor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!
La salle de bal était une grande sala oblongue, garnie de banquettes tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphée faisaient résonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps, ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, à la manière indienne. Dans un autre angle, les montagnards, altérés, fumaient des puros en buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la sala de leurs sauvages exclamations.
—Holà, ma belle enfant! vamos, vamos, à danser! mucho bueno! mucho bueno! voulez-vous?