C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à la longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans faire d'efforts.

Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux genoux. Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'écume, et s'y vautra comme un porc. La moitié de son énorme masse disparut sous l'eau, mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour prendre un bain plus complet.

La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. De son côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil, avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il était plus facile de désirer sa mort que de le coucher par terre; nos chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, et l'attaquer à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait risque d'être percé de sa longue pique ou écrasé sous ses larges pieds. Si l'on parvenait à se dérober à sa fureur, on n'était pas plus avancé, car toutes les espèces de rhinocéros dépassent l'homme à la course.

Comment donc se conduire avec lui?

Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade dans un des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il suffit parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est indispensable qu'elle atteigne le cœur ou quelque partie essentielle.

L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, mais l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy qui, dans un accès subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:

—Le klow, le klow!

Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et il s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune de l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le rhinocéros avait pris.

Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: à la vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils avaient peu d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et pourtant l'idée leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. Avant qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au bord du lac; quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le faisaient avancer avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, et il était à quelques pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient se disposaient à entrer en conférence.

Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.