Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous avons décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois cents pas de distance; son corps remplissait complètement le petit ravin; ses longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de trois pieds de ses mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tournée vers le ciel.

—C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.

Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que celui d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement pareil à celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne s'aperçut pas de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre de l'éléphant fut projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec une agilité surprenante dans un être de sa structure, et rejeta l'eau de ses narines avec un bruit qui tenait à la fois d'un grognement et d'un sifflement.

L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son de trompette que répéta l'écho des collines.

Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant quelques secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; mais bientôt ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident qu'ils n'avaient nulle envie de vivre en bonne intelligence.

La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait entrer à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros ne pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait la gorge avec son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter à la nage et débarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les êtres de la création, le rhinocéros est peut-être le moins accommodant; il est en même temps le plus intrépide, ne redoute ni hommes ni bêtes, et donne même la chasse au redoutable lion.

Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant. Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le ventre de son rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.

Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient immobiles, les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le plus gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste; peut-être même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance qui dominait le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se jeta pas précipitamment sur son adversaire, comme il l'aurait fait si quelque pauvre antilope avait osé lui barrer le passage. Toutefois sa patience avait des bornes, sa dignité était outragée, sa suprématie contestée; il voulait se baigner et boire, et lui était impossible de supporter plus longtemps l'insolence du rhinocéros. Poussant un cri dont retentirent de nouveau les rochers, il appuya ses défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il souleva et qu'il renversa dans l'eau.

Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à son tour. Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de l'éléphant, qui eut soin de lui présenter la tête.

Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge avec fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser que la lutte ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans la gorge et attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être qu'il était protégé par les escarpements de ce chemin creux. Malheureusement pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert ses larges flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner et contrariaient la liberté de ses mouvements.