Il était certain que l'éléphant s'était couché. A la place ou son dos avait porté, le cône élevé par les fourmis s'était affaissé; les formes de son corps étaient dessinées dans la poussière, et l'une de ses défenses avait laissé dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux Bosjesman décida, après examen, que ces défenses devaient être d'une dimension considérable.

Swartboy donna à ses compagnons de curieux détails sur le plus grand des quadrupèdes.

—L'éléphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point d'appui de ses épaules un rocher, un arbre ou une fourmilière; autrement, il serait exposé à rouler sur le dos; quand il est renversé, les pieds en l'air, il a beaucoup de peine à se relever, et se trouve presque aussi embarrassé qu'une tortue. Parfois il dort debout, appuyé contre le tronc d'un arbre dont il s'était d'abord approché pour chercher de l'ombre. Il affectionne certains arbres auxquels il revient régulièrement pour faire un somme pendant la grande chaleur du jour. C'est le moment où il repose; car, au lieu de dormir la nuit, il l'emploie à se repaître et à chercher un abreuvoir. Dans les pays où il n'est pas inquiété, il mange aussi le jour, et je crois pouvoir attribuer son activité nocturne à la crainte que lui inspire l'homme, son ennemi le plus acharné et le plus vigilant.

Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait à suivre les traces de l'éléphant, qui avaient changé de nature à partir de la fourmilière. Le sommeil lui avait rendu l'appétit, les buissons épineux avaient été saccagés par sa trompe flexible; des branches avaient été arrachées, dépouillées entièrement de leurs feuilles, et les parties ligneuses qu'il avait abandonnées étaient éparses ça et là sur le sol; il avait déraciné des arbres, dont quelques-uns étaient de grande dimension.

L'éléphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas à portée de sa trompe; il n'hésite pas à abattre l'arbre trop élevé, afin de le dépouiller à loisir. Comme il est friand de diverses espèces de racines savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de creuser la terre avec ses défenses, surtout quand elle a été détrempée par les pluies. Après avoir soulevé le pied de l'arbre avec son puissant levier, il le saisit à l'aide de sa trompe et se nourrit des racines. Il recherche principalement les plus grosses espèces de mimosas; mais il est capricieux, et après avoir emporté un arbre pendant l'espace de plusieurs yards, il le rejette souvent sans y toucher. Le passage d'une troupe d'éléphants suffit pour ravager une forêt.

L'éléphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes, mais il lui faut faire usage de ses défenses quand l'arbre est d'une certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol, ordinairement sablonneux, et envoie en l'air par une brusque secousse les racines, le tronc et les branches.

Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient à chaque pas des preuves étonnantes de la force de l'éléphant, et ne pouvaient se défendre d'un sentiment de terreur. Si dans ses moments de repos, le gigantesque animal commettait tant de dévastations, de quoi n'était-il pas capable pour peu qu'on l'irritât?

Quoique plus expérimenté que le fermier et son fils, et même à cause de son expérience particulière, le Bosjesman n'était pas sans inquiétude. Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient était ce que les chasseurs indiens appellent un rôdeur.

Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu d'un troupeau d'éléphants aussi impunément qu'au milieu d'un troupeau de bœufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils sont attaqués ou blessés. Le rôdeur est une exception à la règle générale; il est habituellement vicieux et se rue sans la moindre provocation sur les hommes ou les animaux qu'il rencontre; il semble se complaire dans la destruction, et malheur à tout être vivant qui se trouve sur son passage et n'est pas assez agile pour lui échapper! Le rôdeur ne s'associe jamais aux autres animaux de son espèce, il erre solitaire dans les bois; on croirait que c'est un exilé, banni pour son mauvais caractère ou pour ses méfaits, et dont la proscription même a aigri les inclinations perverses.

Il est à craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire à un rôdeur. Les éléphants vont par bandes de vingt, trente et même cinquante; ils sont toujours au moins deux: cela m'est suspect. Les dégâts qu'il a commis, les larges empreintes qu'il a laissées, semblent indiquer qu'il appartient à la dangereuse famille des rôdeurs, dont nous avons déjà vu un échantillon. Celui que le rhinocéros à tué en était un; autrement il se serait retiré pour éviter le combat.