Depuis le début de la Quinzaine, le dirigeable, arrivé par le train et gonflé sur place, se balançait sous son hangar, en lisière de l'aérodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.

Ah! ça n'avait pas traîné. Ce Barral se trouvai être un ami de Chatel. Dès le second jour, il s'était fait présenter à Popette. Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le thé au buffet, promettait à la jeune fille, dès le meeting terminé, une promenade aérienne...

Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle savait sa fille résolue à rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle avait levé au ciel ses petits bras courts: «Ah! cette enfant». Et, rencognée au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond, à l'abri des courants d'air, elle tricotait avec résignation des chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est là-haut que Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait ces frais d'amabilité que les gendres font plus tard payer si cher à leur belle-mère.

Évidemment, il avait du goût pour Popette. Mais lui-même n'était pas déplaisant. Un amateur, un gentilhomme, racé de traits et de silhouette. Un type dans le genre de Rémy Parnell, en somme. Un passionné de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux qualités professionnelles, ajoutait des dons précieux de courtoisie, d'entrain, d'enjouement et d'esprit.

Qu'avait donc cette foule à négliger le dirigeable, à lui préférer nettement l'aéroplane? Les deux sports, hélas! ne comportaient-ils pas des risques équivalents? N'était-il pas gracieux, ce grand squale doré qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais, en descendant tout au fond de sa pensée, elle enrageait un peu contre elle-même, car elle n'était pas bien sûre de ne pas partager l'opinion générale.

A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa sœur. Ce jour-là, il remplaçait la maman de Popette. Il désirait assister au départ de Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, où il avait senti sur son épaule la lourde main de la justice, il n'osait plus s'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit à l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltérable bonne grâce de Lucien Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.

Tandis qu'un mécanicien, debout parmi l'enchevêtrement des haubans, achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe, contait gaîment quelque aventure. De fines molletières épousaient étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse. Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès qu'il aperçut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.

Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée, courut sur le sol. Presque au zénith, l'Albatros passait. Un ouvrier goguenarda:

—Tiens, v'là la saucisse...

C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable. Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.