IX
LERENARD
Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.
D'abord ouvrier, puis contremaître aux ateliers Victorine, Lerenard est aussi sûr comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à travers l'Europe, réussi à chaque escale de belles envolées, et cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne comprenait même pas la langue.
Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!
Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se grattent-ils la tête? Aussitôt l'homme au cinéma, jambes écartées, braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser ces gestes héroïques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des yeux câlins et des façons de chatte, leur arrachent des signatures sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent La Marseillaise. Ah! cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages, ministres, princes, chefs d'États, qui vous font visite, vous félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large et facile, les grands hôtels et la bonne auto, «la vie de château, quoi!» comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le cerveau rudement solide pour résister à cette ivresse-là et pour ne pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.
Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de château! Ce soir-là, le simple petit extra du dîner au wagon-restaurant et du gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.
—Vous allez à Paris? lui demandai-je.
Il me répondit d'un air comiquement désespéré:
—Je ne sais pas où je vais!
—Comment?