Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge, il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines exhibitions, l'une en Écosse, l'autre sur la Côte d'Azur. De part et d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les deux meetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question d'autant plus pressante que les représentants des deux comités l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.

Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reçu tant de dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il me lisait les phrases d'adjuration véhémente.

Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire d'un aéroplane, qui tentait d'entraîner Lerenard en Écosse. Les actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc. Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.

Les arguments de la Côte d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient pas moins émouvants. Là, toute une cité se traînait aux pieds de l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: «Y en a-t-il un?» Tantôt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se refuserait pas à jouer ce rôle de sauveur...

J'interrogeai:

—Mais vous? Votre préférence?

Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abîmer son honneur? Mais il avait pour la Côte d'Azur un secret penchant. Là, il serait son maître. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que de jours dans la semaine...

Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur, enfin à faire du bien autour de lui.

Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la jolie façon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononçait ce mot-là: «Maman». Une veuve d'ouvrier, ça n'a pas gros. Aussi, il avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence: de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame, ça peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ça vous a du chic, de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en faisant l'oiseau.

Ah! du coup, je n'hésitai plus: