—Mais sacrebleu, prenez-moi votre Côte d'Azur, puisqu'elle vous tente! Et faites-moi le plaisir de lâcher vos champions d'honneur qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.
—Vous croyez? fit Lerenard.
—Bien sûr. Et tenez ferme.
Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à «Maman».
X
«PARNELL S'EST TUÉ...»
—Quand j'étais jeune fille, nous déjeunions souvent, maman et moi, dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table voisine de la nôtre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il avait des yeux bleus, doux et mélancoliques, une moustache blonde et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnommé entre nous Vercingétorix. Il paraissait timide et réservé. Cependant il nous saluait en passant devant nous. Puis un jour, nous échangeâmes quelques mots de table à table, à propos d'un rôti brûlé qu'on nous avait servi. La glace était rompue. Dorénavant, nous nous signalions les plats réussis ou ratés. Peu à peu, dans les intervalles du service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingétorix suivait les cours de l'École des Mines, qu'il souhaitait, une fois ingénieur, de réaliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mêlant nos vues sur nous-mêmes à des impressions sur le menu, que nous en vînmes à nous aimer.
«Un an après, j'épousai Vercingétorix, de son vrai nom Paul Ravier. Les débuts de notre mariage furent extrêmement heureux. Paul avait pris la direction d'une usine de pièces détachées pour l'automobile. Il réussissait. Nous étions libres, indépendants, sans souci et très amoureux.
«Mais peu à peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il cessa de me confier ses projets. A table, il avalait à grand bruit les plats en deux temps. Qu'ils étaient loin, nos gentils repas de fiancés au petit restaurant du Montparnasse! Enfin, j'appris qu'il construisait un aéroplane. Tout s'expliquait.
«D'abord inquiète sur ses projets, je le devins sur sa vie. Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, négligées, périclitèrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes considérables. A tous mes soucis, s'ajoutèrent les embarras d'argent. Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes, mais aussi de bien vilains moments...»